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Commentaires d'évangile et homélies

02-12-2014 - "PREPAREZ LE CHEMIN DU SEIGNEUR"

  • 2e dimanche de l'avent - année B - 7 décembre 2014
  • « PREPAREZ LE CHEMIN DU SEIGNEUR »

    2e dimanche de l'avent – année B – 7 décembre 2014

    Marc 1, 1-8

    Le chemin dont nous parle l'Evangile de ce jour était tracé à l'extérieur, dans le désert, pour aboutir à un baptême dans l'eau. Le chemin pour aujourd'hui est tracé à l'intérieur, dans les sables de notre cœur : il aboutit à un deuxième baptême, celui qui est dans l'Esprit-Saint. Le chemin aujourd'hui passe par notre cœur. C'est dans notre cœur qu'il faut préparer ce chemin.

    Dieu est celui qui a l'initiative : « Voici que j'envoie mon messager au-devant de toi » (1, 2). Dieu vient à notre rencontre, il va se passer quelque chose. Dieu entre dans nos vies porteur d'un message bouleversant, message de joie qui donnera à notre existence des orientations nouvelles. L'Evangile révèle que l'homme doit être dans une attitude d'attente, d'écoute, de respect et d'accueil. Une fois que l'homme est disponible et accueillant, alors s'ouvre la voie du Fils qui nous permet de nous purifier de tout ce qui nous empêche de comprendre Dieu, de le connaître en vérité.

    Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus « selon Isaïe »
    Tout l'Evangile constitue en fait le commencement de l'aventure des disciples qui ont à proclamer la Bonne Nouvelle à toutes les nations. Il n'y a pas d'autre Bonne Nouvelle que celle de Jésus-Christ. Jésus est ce que le Père veut faire connaître au monde. Toute son existence est annonce de Dieu, révélation du Père. Notre vie aussi est appelée à devenir chaque jour davantage une annonce de Dieu. L'Evangile de Marc ne commence pas dans le vide. Le passage de l'Ancienne à la Nouvelle Alliance a été prévu. Les trois premiers versets peuvent être compris ainsi : l'évangile commença comme il est écrit dans le prophète Isaïe. Un messager est envoyé par Dieu pour préparer le chemin de Jésus qui sera celui d'un nouvel exode, acte de salut de Dieu, et il s'agit d'une heureuse annonce. L'oeuvre préparatoire du prophète du désert s'inscrit dans le plan de Dieu et inaugure le temps de sa réalisation. Ici le texte de la citation est attribué à Isaïe. En fait seule sa seconde partie provient de ce livre prophétique. La première partie est empruntée à Malachie (3, 1a) : « Voici que j'envoie mon messager devant toi pour préparer ta route ». Puis est cité Isaïe 40, 3 : « Une voix crie : « Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route. » Le mandat de Jean-Baptiste consiste à préparer un chemin. L'accomplissement sera l'oeuvre du Seigneur. La vie de chacun de nous devrait, comme celle du Baptiste, consister à préparer sans cesse le chemin du Seigneur. A nous aussi il incombe de pointer le doigt sur le Seigneur et non sur notre personne ou sur une autre personne...

    Le baptême de conversion
    Le moyen mis en œuvre pour préparer le chemin du Seigneur, c'est-à-dire de Jésus, est un baptême de conversion pour le pardon des péchés. Ce geste rituel exprime la conversion de ceux qui confessent leurs péchés. Le baptême de Jean a ceci de particulier qu'il implique l'intervention de quelqu'un qui baptise. Alors que dans toutes les autres ablutions juives, on « se baigne », ici on « est baptisé ». Pendant que s'effectue le rite, le baptisé confesse ses péchés. Le succès est total puisque toute la Judée et tous les habitants de Jérusalem se font baptiser. Ce fait signale que la mission de Jean-Baptiste est accomplie : le chemin est prêt. Le fait de vivre dans le désert, la façon de s'habiller et de se nourrir font de Jean un personnage qui a rompu avec les conventions sociales. Sa manière d'être montre en quelque sorte la conversion qu'il propose. La description de sa nourriture frugale le présente comme un ascète. Et le fait de porter une ceinture de peau l'identifie avec le prophète Elie tel qu'il est dépeint en 2 R 1 ,8, tandis que l'habit de poils est celui des prophètes selon Zacharie 13, 4. Le désert est ici beaucoup plus qu'un simple cadre géographique. Il est le lieu où, de mémoire d'Israëlite et pour un lecteur de la Bible, Dieu rencontre son peuple pour le sauver. (cf : l'Exode puis le retour de l'Exil à Babylone). Le désert est aussi le lieu où marchait Elie dont les traits et le rôle seront explicitement reconnus en Jean-Baptiste. Le baptême de Jean s'appuie sur quelque chose de très concret, sur le repentir. L'immersion dans le fleuve signifie que l'homme tout entier a besoin d'être lavé. Passer du bain extérieur au baptême de Jean, ce fut déjà un grand pas.

    Jean-Baptiste le précurseur
    Le baptême est la suite du repentir. D'abord les auditeurs reconnaissent qu'ils ont péché, qu'ils ont offensé Dieu, ensuite ils se laissent purifier dans l'eau par le Baptiste. Jean prépare le chemin du Seigneur. Ce n'est qu'à partir de la Croix que la confession sacramentelle sera instituée. Le baptême de repentir est institué comme précurseur de la confession de repentir accompagnée de l'absolution. En précurseur, Jean a baptisé et entendu des aveux, il l'a fait dans un mandat qui vient de l'Ancienne Alliance pour conduire à la Nouvelle, et qui rend possible le chemin du Seigneur menant à cette Nouvelle Alliance. « Voici venir derrière moi celui qui est plus puissant que moi ». La relation mise au jour ici par le Baptiste place l'homme mandaté par Dieu à un point qui se trouve sans rapport vis-à-vis de l'absolu du Seigneur : il n'y a pas de comparaison possible, c'est le parfait abaissement en face de la toute puissance de Dieu. Et pourtant il est le Baptiste et sa place dans la communion des saints ne sera pas petite. C'est ce qu'exprime saint Bernard dans l'un de ses sermons : « Jean donc est une lumière : il brille en proportion même du feu qui l'habite, et avec d'autant plus de vérité qu'il cherche moins à briller. Voilà le fidèle lucifer(porteur de la lumière), l'authentique porteur de la lumière, puisqu'il n'est pas venu prendre la place du Soleil de justice (Ml 4-2), mais annoncer à l'avance son resplendissement. Non, dit-il, « je ne suis pas le Christ » (Jn 1-20) ; voici que vient derrière moi Celui qui est plus puissant que moi, je ne suis pas digne de délier la courroie de ses chaussures (Mc 1-7) . Et encore : « Moi, je baptise dans l'eau, lui vous baptisera dans l'Esprit et le feu » (Mt 3-11). (…) Pour ma part, semblable à l'astre qui prépare le jour, je vous baigne de la rosée matinale (cf Sg 11-22) ; mais c'est lui qui, par le rayonnement de sa chaleur, fera fondre les glaces, asséchera les marécages, réchauffera ceux qui sont transis et enveloppera les pauvres comme d'un vêtement ».

  • Une moniale de Boulaur

29-12-2014 - UN CHEMIN DE FOI

  • Solennité de l'Epiphanie - année B - 4 janvier 2015
  • UN CHEMIN DE FOI

    Solennité de l'Epiphanie – année B – 4 janvier 2015

    Matthieu 2, 1-12

    Les Juifs et leurs chefs religieux possédaient la vérité sur le Sauveur, mais ils ne le cherchaient pas ; les Mages, des païens, ne savaient rien du Sauveur, mais ils le cherchaient. Nous, les chrétiens, cherchons-nous vraiment le Christ ? Nous servons-nous des moyens que nous avons, prière, sacrements, charité fraternelle, pour rencontrer le Sauveur ? Sommes-nous encore lumière pour le monde ? Aidons-nous nos frères dans leur recherche de Dieu par un témoignage de foi, une amitié prévenante ?...

    Des astrologues venus d'Orient qui étaient au courant de l'attente d'un Sauveur par les Juifs, croient découvrir le signe de sa naissance dans un astre qu'ils ont observé. Ces païens n'hésitent pas à se mettre en route. Mais le peuple juif, pourtant prévenu par les Ecritures, adopte à travers ses chefs une attitude d'hostilité envers son Sauveur. Il y a là un raccourci saisissant de la vie du Christ : rejeté par les dirigeants de sa nation, il sera mis à mort comme roi des Juifs. C'est alors que son message débordera les frontières de Palestine pour la plus grande joie des païens.

    Les prophéties, l'Etoile des Mages et l'Astre de Jacob
    Nous apprenons dans l'évangile de Matthieu que la naissance de Jésus a lieu à Bethléem, en Judée. Ces deux précisions montrent l'accomplissement des prophéties. Selon celles-ci, seule une ville située dans le pays royal de Judée, peut être celle où naîtra le Messie. En Palestine, à cause de la prophétie de Balaam (Nb. 24, 17), on s'attendait à ce que le règne du Messie soit signalé par l'apparition d'une étoile. Balaam avait dit solennellement : « je le vois, je l'observe, de Jacob monte une étoile, d'Israël jaillit un sceptre. » L'Antiquité était déjà friande d'astrologie. Ne prétendait-on pas que l'apparition d'une étoile avait marqué la naissance d 'Alexandre le Grand ou de César ? Si l'on dit aujourd'hui de quelqu'un qu'il est une « star », les Grecs aussi disaient volontiers d'un homme célèbre qu'il était une « étoile ».

    Des Mages venus d'Orient
    Ces riches caravaniers auxquels Matthieu donne le nom de Mages étaient versés en astronomie et en astrologie. Ils venaient d'Orient. Ils arrivent du monde païen, l'essentiel est là. Un fait est sûr : ils n'étaient pas des rois. L'iconographie ne les a d'ailleurs jamais représentés comme des rois avant le Xe siècle après Jésus Christ. C'est la tradition latine qui en fera des rois (d'après le psaume 72,10) au nombre de trois, en fonction des cadeaux offerts. Les Mages se rendent à Jérusalem, puisque c'est un « roi des Juifs » qu'ils cherchent. Matthieu emploie à dessein cette expression : c'est celle qui servira à condamner Jésus. C'est autour de ce titre que l'ambiguïté va s'amplifier. Sa royauté, que Jésus revendiquera solennellement devant Pilate, représentant du plus haut pouvoir temporel de l'époque, sera le soupçon perpétuel s'attachant à tous ses gestes et paroles, avant de devenir le principal chef d'accusation qui entraînera sa perte. Jésus aura beau attester au même moment que sa royauté n'est pas de ce monde, le pouvoir établi demeurera aveugle, capable seulement de prendre peur et de se débarrasser de lui dans les meilleurs délais.

    Jérusalem, les chefs des prêtres et les scribes
    Pourquoi Jérusalem n'est-elle pas saisie de joie ? Matthieu montre au contraire une inquiétude précoce, signe de son rejet futur du Sauveur. Le prophète Isaïe s'écriait : « Debout Jérusalem ! Resplendis : elle est venue ta lumière, et la gloire du Seigneur s'est levée sur toi. » (Is. 60, 1-6). Mais Jérusalem ne se précipite nullement avec des cris de joie... A la nouvelle de la naissance possible du Messie, les Grands Prêtres et les scribes se contentent de déployer des rouleaux et de scruter des textes ; ils savent répondre aux Mages parce que leur connaissance des Ecritures est sans faille, mais ils ne vont pas au-delà. Plus que l'étoile, c'est l'Ecriture qui est le guide déterminant pour les Mages. La lumière qui guide des étrangers, Jérusalem la refuse.

    Toi, Bethléem, en Judée
    Le texte cité par les scribes est celui du prophète Michée (Mi 5, 1) qui a été modifié par l'évangéliste. Michée écrivait : « Et toi, Bethléem trop petite pour compter parmi les clans de Juda... ». Matthieu transforme en : « Tu n'es pas le moindre des chefs lieux de Judée. » Matthieu rajoute aussi un extrait de 2 S 5, 2 : « C'est toi qui seras le berger d'Israël mon peuple », qui est une promesse adressée à David lui-même. Matthieu exalte l'humble Bethléem, ville de celui qui sera le Messie des humbles. Pour l'instant, seuls les simples, les sans-nom et les sans-pouvoir, sont prêts à s'ouvrir à la lumière du Sauveur et au Royaume de paix que l'Enfant nouveau-né apporte au monde : les bergers de la campagne, les Mages si confiants dans leur candeur d'étrangers, tous les pauvres dont le cœur est disponible pour l'étonnant message, qui ne possèdent rien qui puissent faire écran ou créer le malentendu entre eux et Jésus.

    Hérode
    Hérode convoque les Mages en secret et leur pose une question, dont la réponse est pour lui essentielle : « A quelle date précise ont-ils vu se lever l'astre ? » Ainsi pourra-t-il calculer l'âge de l'enfant. Il est visible qu'il médite déjà la manière de le supprimer. Puis, avec perfidie et duplicité, il ajoute : « J'irai moi aussi me prosterner devant lui. » Ces traits s'accordent fort bien avec le portrait du personnage que tracent les historiens : ombrageux, vindicatif, superstitieux et cruel jusqu'à la folie sanguinaire. Hérode est fier de son titre de roi des Juifs et férocement jaloux de tout ce qui peut lui faire de l'ombre . Il ne faut pas oublier qu'il a fait assassiner sa femme, ses beaux-frères et la famille de sa femme, et même ses propres fils... Le massacre des enfants de Bethléem sera une suite logique du comportement de ce despote sanguinaire.

    Les présents des Mages
    « En entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie, sa mère... » On pense à une icône... Les Mages offrent leurs présents à ce petit enfant, dans lequel ils reconnaissent un roi alors que toutes les apparences sont contraires ! Oui, Jésus est bien le Messie qu'on attendait, mais il est Messie autrement qu'on l'attendait. On a donné une signification à ces présents des Mages : l'or est la matière précieuse que l'on offre au roi, car cet enfant est roi ; l'encens est la graine parfumée que l'on fait brûler sur l'autel des dieux, car cet enfant est Dieu ; la myrrhe est un des aromates dont on embaume les cadavres, car cet enfant est homme et destiné à la mort. Le projet homicide d'Hérode échoue, puisque, de par une intervention divine, « les Mages se retirèrent dans leur pays par un autre chemin. » Ils prennent un autre itinéraire. Selon la symbolique antique du « chemin », au sens moral, ils optent pour une autre manière de vivre. La plus belle offrande est celle du don de soi qu'il ne faut pas avoir peur de faire. Le don de soi procure une grande joie.

    L'ordre donné par Dieu aux Mages de regagner leur pays « par un autre chemin » suggère le changement de voie qui s'impose après la rencontre du Seigneur dans la foi. Le bienheureux Guerric d'Igny, abbé cistercien du XIIe siècle, écrivait dans un sermon : « C'est une seconde nativité que nous célébrons aujourd'hui, mes frères. Elle semble née de la première comme l'effet vient de la cause. Car la nativité que nous avons fêté jusqu'à ce jour, c'est celle du Christ ; mais aujourd'hui, c'est notre propre naissance que nous célébrons. Dans la première en effet, c'est le Christ qui est né ; dans celle-ci, c'est le peuple chrétien. »

  • Une moniale de Boulaur

27-01-2015 - LORSQUE DIEU PREND LA PAROLE

  • 4e dimanche du temps ordinaire - année B - 1er février 2015
  • LORSQUE DIEU PREND LA PAROLE

    4e dimanche du temps ordinaire – année B – 1er février 2015

    Marc 1, 21-28

    En guérissant des malades et des possédés, Jésus ne fait pas seulement acte de bonté mais il montre qu'il est venu entreprendre un combat gigantesque contre le Mal à l'oeuvre dans le monde. La Parole du Christ et l'enseignement que l'Eglise nous transmet en son nom font-ils aussi autorité dans nos vies ? Avons-nous pris la suite du Christ pour combattre le Mal sous toutes ses formes : la maladie, la solitude, l'injustice, l'égoïsme personnel et collectif … ?

    Jésus vient d'appeler ses quatre premiers disciples et c'est ce groupe qui entre à Capharnaüm, village de pêcheurs sur la côte nord-ouest du lac au bord duquel vient d'avoir lieu l'appel. Les premières actions de Jésus, après avoir appelé des disciples, sont d'enseigner et d'exorciser. Le cadre de l'exorcisme est la synagogue dans laquelle Jésus pénètre, le sabbat y ayant réuni la population locale. La synagogue est à la fois lieu de rassemblement pour la prière et pour l'étude des Ecritures.

    L'enseignement de Jésus
    Dans une synagogue, les scribes sont à leur place comme enseignants attitrés, interprètes autorisés de la Loi en référence à la tradition des anciens. Sans faire partie de cette corporation et donc sans autorisation institutionnelle, Jésus enseigne cependant. D'où vient son autorité ? Cette autorité est mise en évidence, sans que rien ne soit dit du contenu de l'enseignement de Jésus. Jésus est tellement identifié à la Parole de Dieu, que sa parole personnelle ne peut pas ressembler à celle des autres scribes. Sa parole est la Parole, son visage est la Face visible de Dieu, son regard est chargé d'un immense Amour. Tout le monde, dit l'évangile, était bouleversé par son enseignement, car il n'enseignait pas comme les scribes, mais comme quelqu'un qui a de l'autorité. Les scribes avaient cependant une certaine autorité ; leur autorité à eux étaient fondée sur les études qu'ils avaient faites, sur leur savoir et leur compétence, particulièrement en matière d'Ecriture Sainte. Mais dans le cas de Jésus, il ne s'agissait pas d'un savoir plus ou moins étendu. Sa compétence à lui était d'un autre ordre . Elle représentait un poids nouveau d'être, une qualité insoupçonnée d'Amour, qui touchaient chacun personnellement et mystérieusement. On connaît la qualité de l'enseignement de Jésus par la réaction de l'auditoire. Celui-ci était sidéré parce que cet enseignement n'avait rien à voir avec celui des scribes. Jésus enseignait « comme ayant autorité », les scribes, non. L'autorité n'était pas le ton ni l'assurance de celui qui parle, mais son droit de parler, autrement dit la légitimité de son discours. Jésus enseignait comme quelqu'un qui a reçu de Dieu mandat pour ce faire.

    L'exorcisme
    Il faut interpréter cet exorcisme comme un refus que la vérité sur l'identité de Jésus puisse provenir d'un esprit impur aliénant un homme, sous la forme d'un savoir dont il s'affirme le maître. Si le démon parle, c'est qu'il veut révéler l'identité de Jésus pour que sa mission échoue. C'est pourquoi Jésus le fait taire. Jésus interpelle vivement l'esprit mauvais en lui disant : « Silence ! Sors de cet homme. » C'est le premier miracle du Seigneur dans l'évangile de Marc. Le pouvoir du Seigneur sur les êtres bons, sa capacité à les inviter à l'obéissance, se sont manifestés lors de l'appel des quatre disciples. A présent son pouvoir se montre dans sa confrontation avec l'esprit impur. Le Seigneur reconnaît l'impureté de l'esprit, il ne supporte pas cette impureté et expulse l'esprit mauvais. Il le rudoie. C'est un dur combat. Si le « Tais-toi !» est une admonestation, le « sors de lui ! » est une punition, ces deux actes formant un acte unique de justice. La confrontation entre l'esprit impur et le Seigneur est un épisode important où l'on voit l'hostilité déclarée du Seigneur à l'égard du diable et la défaite de l'esprit impur. Il se retire en vaincu mais continuera à s'élever contre le Seigneur.

    La frayeur face à Dieu
    L'effroi des gens s'exprime dans le fait qu'ils s'interrogent mutuellement. Personne n'interroge le Seigneur directement. Voici un trait tout à fait humain qui apparaît ici : on ne s'adresse pas à celui qui sait, mais à celui qui ne sait pas. On ne veut pas une vérité franche, on la redoute. Ce qu'on veut, c'est un amoncellement d'opinions, parmi lesquelles on choisit ce qui convient pour le cas présent. Quant à nous, recherchons plutôt la foi vivante que le Seigneur seul peut nous communiquer. Demandons lui de nous accorder un dialogue direct avec lui et de ne pas nous en remettre à notre propre jugement mais à sa lumière pour éclairer les évènements. Une parole ayant le pouvoir de contraindre les esprits impurs, une parole produisant ce qu'elle énonce, révèle la présence de Dieu. Jésus le « Saint de Dieu », vient de Dieu ; Il a une essence divine et dispose des forces divines qui l'habitent. Il communique une sorte d'effroi parce qu'Il est « Autre ». La connaissance explicite de Jésus par l'esprit impur est repoussée au profit d'une voie lente qui passera par les questions et les délais qu'impose l'approche en vérité d'un être unique. Au fil de l'évangile, la compréhension de Jésus sera un long cheminement avec de perpétuelles remises en question.

    Dans le cercle restreint de ceux qui étaient présents dans la synagogue, s'était propagée une rumeur plutôt qu'une renommée. Mais ce qui est porté à l'extérieur, c'est la renommée. Ce n'est plus l'opinion personnelle de tout un chacun, mais l'objectivité de l'annonce du Seigneur. C'est elle qui se répand dans la contrée : « Dès lors, sa renommée se répandit dans toute la région de la Galilée. »

  • Une moniale de Boulaur

24-02-2015 - LA TRANSFIGURATION

  • 2e dimanche de carême - année B - 1er mars 2015
  • LA TRANSFIGURATION

    2e dimanche de carême – année B – 1er mars 2015

    Marc 9, 2-10

    Depuis des siècles Dieu est à l'oeuvre pour que nous puissions comprendre le jour où il enverrait son Fils bien-aimé parmi nous, de la première montagne, celle de la Transfiguration, jusqu'à la dernière appelée Calvaire ou Golgotha.

    L'épisode de la Transfiguration se situe peu de jours après la profession de foi de Pierre et la première annonce par Jésus de sa Passion. La gloire n'est pas absente de la vie de Jésus et elle est au cœur même d'un ministère marqué par le rejet et la souffrance. Elle ne vient en aucune manière nier cette réalité ou y mettre un terme. Pour éphémère qu'elle soit, cette scène de gloire manifeste ce qu'est réellement et ce que sera bientôt définitivement Celui qui doit connaître pour un temps les abaissements du Serviteur souffrant.

    Pierre, Jacques et Jean
    Ces trois disciples privilégiés dont les noms figurent en tête de la liste des Douze (3, 16-17) ont déjà été pris à part lors de la résurrection de la fille de Jaïre (5,37) et il le seront encore lors de l'agonie à Gethsémani (14, 33). La résurrection de la fille de Jaïre manifeste le pouvoir de Jésus sur la mort, la Transfiguration est une anticipation de la gloire de la Résurrection et l'agonie à Gethsémani, en contraste total, montre de quelle manière Jésus marche vers sa gloire, en acceptant pleinement d'entrer dans la volonté de son Père. Jésus emmène Pierre, Jacques et Jean sur une haute montagne, lieu symbolique de révélation, de théophanie dans la Bible. Sur une haute montagne, Moïse avait eu la Révélation du Dieu de l'Alliance et avait reçu les tables de la Loi, cette Loi qui devait éduquer progressivement le peuple de l'Alliance à vivre dans l'amour de Dieu et des frères ; sur une haute montagne, Elie avait eu la Révélation du Dieu de tendresse dans la brise légère. Moïse et Elie, les deux colonnes de l'Ancien Testament... Sur la haute montagne de la Transfiguration, Pierre, Jacques et Jean, les colonnes de l'Eglise, ont la révélation du Dieu de tendresse incarné en Jésus. Et cette révélation leur est accordée pour affermir leur foi avant la tourmente de la Passion.

    La « métamorphose » de Jésus
    La « métamorphose » de Jésus devant ses trois disciples ne semble affecter que ses vêtements. Ceux-ci sont d'une blancheur étincelante, symbole d'une gloire céleste. Le caractère extraordinaire, céleste, de cette blancheur extrême est encore souligné par le commentaire : elle est telle « qu'un foulon sur la terre ne peut ainsi blanchir ». Dans l'Antiquité, le foulon est un artisan qui nettoie les peaux et les tissus en les foulant et piétinant dans un bassin rempli d'eau additionnée d'une lessive, nitre ou potasse. La mention « sur la terre » est une manière de souligner le contraste avec l'origine céleste de la blancheur des vêtements de Jésus. Elie et Moïse, les deux interlocuteurs de Jésus résument le passé d'Israël tel que les Ecritures l'attestent et sont tenus par la tradition juive pour vivants en Dieu. Mais Pierre va se charger de ramener le récit sur terre en faisant une proposition qui révèle des préoccupations vraiment terre-à-terre : « Dressons trois tentes... » Comme si des êtres célestes avaient besoin de tentes terrestres. Comment comprendre une telle inadéquation ? Selon le narrateur, c'est l'effarement, la terreur des disciples, qui explique pourquoi Pierre ne savait comment réagir, pourquoi il a avancé une proposition incongrue. La même formule « il ne savait que répondre » est reprise au pluriel lors de l'agonie à Gethsémani (14, 40). Il en ressort que Pierre ne comprend pas mieux le mystère de Jésus transfiguré que celui de son humiliation à Gethsémani.

    « Dressons trois tentes... »
    Cette phrase de Pierre suggère que l'épisode de la Transfiguration a peut-être eu lieu lors de la fête des Tentes ou, au moins, dans l'atmosphère de cette fête. Elle était célébrée en mémoire de la traversée du désert pendant l'Exode et de l'Alliance conclue avec Dieu dans la ferveur de ce que les prophètes appelleront plus tard les fiançailles du peuple avec le Dieu de tendresse et de fidélité. Pendant cette fête, on vivait sous des tentes pendant huit jours, et on attendait, on implorait une nouvelle manifestation de Dieu qui se réaliserait par l'arrivée du Messie. Mais Pierre n'a pas compris que le Seigneur au ciel est dans une unité essentielle, que Moïse et Elie sont plongés dans l'unité divine du Seigneur, dans l'unique mission en Dieu qui porte en elle toutes les missions venues de Dieu, si bien que les trois tentes en vérité ne font qu'une, comme l'explique si bien Saint Augustin dans un sermon : « Pierre ajouta : « Si tu le veux, faisons ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Elie. » Le Seigneur ne répondit rien à cela et pourtant Pierre obtint une réponse. En effet, tandis qu'il parlait, une nuée lumineuse apparut et les couvrit de son ombre. Pierre désirait trois tentes : la réponse venue du ciel montra que nous n'en avons qu'une, que l'esprit humain voulait pourtant diviser. Le Verbe de Dieu est le Christ, le Verbe de Dieu est dans la Loi, le Verbe de Dieu est dans les Prophètes. Pourquoi, Pierre, cherches-tu à le diviser ? Tu devrais plutôt unir. Tu demandes trois tentes : comprends qu'il n'y en a qu'une. »

    « Celui-ci est mon Fils bien-aimé... »
    La voix céleste rappelle évidemment celle du baptême (1, 11). La parole prononcée par cette voix constitue la pointe du récit, de la révélation : Jésus est le Fils bien-aimé de Dieu. Comme dans le récit du baptême, les mots « Fils bien-aimé » doivent être pris au sens fort et non au simple sens d'une intronisation messianique. Dans l'Ancien Testament, les mots « Fils bien-aimé » ne se rencontrent qu'en Genèse 22, 2-12-16. A l'instar de ce qui se passait pour Isaac, fils unique d'Abraham, l'expression indique que Jésus est reconnu comme le Fils unique de Dieu. La première lecture invite à méditer sur le sacrifice d'Isaac. L'auteur de ce récit de la Genèse a voulu montrer que son Dieu refuse les sacrifices humains, couramment pratiqués dans l'entourage d'Israël ; d'autre part il veut faire méditer sur la foi d'Abraham. En ne refusant pas de faire mourir son Fils, en acceptant que soit contredite par la disparition de l'héritier unique la promesse divine d'une nombreuse postérité, Abraham montre qu'il croit Dieu assez puissant et fidèle pour réaliser sa promesse, malgré la mort, au-delà de la mort. C'est l'image de la confiance de Jésus, sûr de la fidélité de son Père, capable de le faire vivre au-delà de la mort, de le ressusciter. C'est le modèle de la foi évangélique, portée à faire confiance à Dieu, malgré tout et malgré la mort. Que Dieu ait accepté pour nous un geste dont le chroniqueur du sacrifice d'Isaac dit à quel point il peut coûter au cœur d'un père, est la plus sûre garantie de l'importance que Dieu accorde à notre salut.

    « ...Ecoutez-le ! »
    La voix qui proclame la filiation divine de Jésus ajoute une pressante injonction : « Ecoutez-le ! » On peut y voir une allusion au « Shema Israël », premiers mots de la grande prière juive : « Ecoute Israël... » Jésus avait invité lui-même les disciples à le suivre. A sa suite, il les conduisait vers le Père. Or, à présent, le Père lui-même les donne à nouveau au Fils de telle sorte qu'ils ont tout à recevoir du Fils. Les disciples ne possédaient guère encore la notion de la Trinité. Par la voix du Père, ils reçoivent une notion de sa paternité. Ils apprennent de façon toute nouvelle que Jésus est le Fils bien-aimé du Père. Ils découvrent une relation intime en Dieu et ils la découvrent dans la nuée, dans l'atmosphère entre le Père et le Fils : dans le Saint-Esprit. Les disciples doivent faire la volonté du Père en écoutant le Fils. Lorsque la voix se fut tue, les disciples ne virent plus que Jésus seul, Jésus qui a repris les humbles traits de notre humanité sur le chemin qui conduit à la croix.
    Les annonces de la Passion avaient insisté sur la souffrance, mais sans oublier la résurrection. La Transfiguration insiste sur la gloire, mais sans oublier le chemin qui y mène.
    « Descends, Pierre. Tu désirais te reposer sur la montagne. (…) Voici que le Seigneur lui-même te dit : « Descend pour peiner et servir en ce monde, pour être méprisé et crucifié en ce monde. » La vie est descendue pour être mise à mort, le pain est descendu pour endurer la faim, la voie est descendue pour se fatiguer sur le chemin, la source est descendue pour endurer la soif, et toi, tu refuses de souffrir ? Ne cherche pas ton profit. Pratique la charité, annonce la vérité. Tu parviendras alors à l'immortalité, et avec elle, tu trouveras la paix. » (Saint Augustin)

  • Une moniale de Boulaur

31-03-2015 - LE TOMBEAU OUVERT ET LE MESSAGE PASCAL

  • Pâques, dimanche de la Résurrection - année B - 5 avril 2015
  • LE TOMBEAU OUVERT ET LE MESSAGE PASCAL

    Pâques, dimanche de la Résurrection – année B – 5 avril 2015

    Marc 16, 1-8

    Saint Marc nous décrit sur le vif comment trois femmes préoccupées de soucis bien humains, leurs aromates et le poids de la pierre à l'entrée du tombeau, découvrent subitement que Celui qu'elles tenaient pour mort est ressuscité. Oui, « nous le savons le Christ est vraiment ressuscité des morts » (séquence de la messe). Notre cœur a-t-il entendu ce que nos oreilles percevaient ? Est-ce une science qui se réduit à des mots, ou un événement qui nous saisit et nous bouleverse comme Marie-Madeleine, Marie et Salomé ?

    De grand matin, trois femmes accourent au tombeau. Ces trois femmes sont celles qui se tenaient sous la croix, qui depuis des années suivaient le Seigneur et le servaient. Ensemble elles achètent les aromates pour oindre le Seigneur. L'onction que le Seigneur a reçue à Béthanie comme prélude à l'ensevelissement à venir doit être maintenant poursuivie dans sa mort. Marie- Madeleine et Marie, mère de Joset, sont données comme témoins de l'endroit où le corps de Jésus a été déposé, grâce à Joseph d'Arimathie. Et le dimanche, dès le lever du soleil, elles se rendent au tombeau. Elles vont alors de surprise en surprise.

    Le premier jour de la semaine
    Le moment où se déroule l’incident est significatif. Le « sabbat est passé », ce temps caractéristique des réalités juives. On est « au premier jour de la semaine » ; tout se passe « de grand matin », la nuit s’achève, ce moment où triomphent les puissances néfastes. Et puis le soleil en est à son lever. Toutes ces notations disent en langage symbolique qu’un renouveau, jadis attendu, est devenu tout à coup réalité. L’abondance d’indications temporelles souligne qu’il s’agit d’un commencement : quelque chose de nouveau débute. Le soleil qui se lève fait contraste avec les ténèbres qui entouraient la mort et l’ensevelissement de Jésus.

    La pierre roulée
    D’autres détails disent encore cette nouveauté. La pierre, signe de la toute puissance exercée sur l’humanité par la mort, se trouve roulée de côté. Elle est impuissante désormais. Et Jésus « n’est pas ici », dans le tombeau ; le lieu où on l’avait mis est vide. Au plan symbolique, la pierre roulée ouvre à la perception que la puissance de la mort est brisée. Comme pour les femmes le matin de Pâques, le Seigneur nous aide à rouler les pierres qui entravent notre chemin vers lui.

    Le message de Pâques
    Entrées dans le tombeau, les femmes voient, assis à droite, un jeune homme vêtu d’une robe blanche, et elles furent saisies de frayeur. La frayeur des femmes est due au fait que l’homme est dérouté devant la présence du surnaturel. Leur projet est dépassé par l’évènement. Elles ont pensé à tout, sauf à ce qui est arrivé. Elles sont restées à l’heure de la mort de Jésus. Il est ressuscité. Elles apprennent que ce qui était irrémédiable vient d’être détourné de son cours normal et repris en main par Dieu lui-même, que le crucifié est maintenant ressuscité, que le vide du tombeau est devenu le signe d’une présence nouvelle. La première parole adressée par le jeune homme aux femmes réagit à leur effroi et vise à les rassurer : « Ne vous effrayez pas. » Il apaise les femmes. C’est ce dont la foi a besoin pour recevoir le message de Pâques. Le message qui relie la crucifixion et la résurrection est d’une grande portée théologique. Le secret de la gloire de Jésus peut enfin être révélé maintenant qu’il est ressuscité, en conformité avec ce qu’il avait dit lui-même au pied de la montagne de la Transfiguration : « Comme ils descendaient de la montagne, il leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, si ce n’est quand le Fils de l’homme serait ressuscité d’entre les morts. » (Mc 9, 9).

    La promesse : « Il vous précède en Galilée »
    Le message du jeune homme ne se limite pas à l’annonce de la résurrection. Il charge encore les femmes d’un message à communiquer aux disciples et à Pierre. Que signifie le fait que le ressuscité les précède en Galilée et que là ils le verront, comme il le leur a dit ? Il s’agit en tout cas de l’accomplissement d’une promesse faite par Jésus en Marc 14, 28 et qui restait en attente de réalisation. La mention de la Galilée rappelle aussi le début du récit évangélique qui commence par la prédication en Galilée. L’évangile de Marc se passe en grande partie dans cette région. C’est là qu’ils retrouveront la présence vivante du Seigneur qu’ils ont connu, avec les mêmes gestes, la même bonté et la même disponibilité. C’est le lieu où le Seigneur se manifestera à eux de façon visible et où il commencera à refaire la communauté comme il l’avait annoncé à la Passion : « Et Jésus leur dit : « Tous vous allez succomber, car il est écrit : «  Je frapperai le pasteur et les brebis seront dispersées. ». Mais après ma résurrection, je vous précèderai en Galilée » (Mc 14, 27-28). Ressuscité, Jésus va regrouper ses disciples en Galilée pour un nouveau départ, pour une mission universelle.

    La frayeur des femmes
    La fin du récit est surprenante. Le message dont les femmes sont chargées pour les disciples n’a pas été transmis : « Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. » Le silence des femmes montre à quel point elles ont été bouleversées. L’affolement de Marie-Madeleine, de l’autre Marie et de Salomé n’est pas à mettre simplement au compte de la fragilité féminine. Comme l’inintelligence et la fuite des disciples, il montre combien l’homme est dépassé par ce que Dieu fait à travers la vie, la mort, et la résurrection de Jésus. Le regroupement des disciples en Galilée ne sera donc pas du aux femmes mais à l’initiative du Ressuscité. La lourde pierre n’était pas seulement sur le tombeau. Elle obstruait aussi tant de cœurs qui avaient besoin du choc pascal, du regard ou de la voix de Jésus ressuscité, pour la faire sauter : Marie-Madeleine, la toute première, dès qu’elle entendra son nom sur les lèvres de Jésus, et les deux disciples d’Emmaüs, livrés à leur désespoir, dès qu’Il leur rompra le pain…
    Alors comment désespérer de la pierre qui pèse encore sur notre propre cœur et dont nous savons très bien depuis longtemps que nous sommes incapables de la faire bouger. Nous aurions tant voulu que nos efforts aboutissent, ou que cette pierre n’eût jamais été là. Mais Jésus a préféré qu’elle y soit comme sur le tombeau de sa Pâques, pour qu’Il réalise l’impossible, en sauvant ce qui était perdu.

  • Une moniale de Boulaur

02-04-2015 - Homélie du jeudi saint

  • Les deux gestes


    Chers amis,

    Nous voici réunis pour célébrer ensemble les jours saints. Je serai avec vous demain puis dimanche, et je me réjouis de rencontrer votre communauté et de vivre les moments les plus forts de notre vie de disciple de Jésus.
    La liturgie nous permet chaque année de vivre et de partager le grand récit de la foi chrétienne. Aujourd’hui, ce grand récit nous introduit au Cénacle, cette pièce discrète dans laquelle le Seigneur est réuni avec ses amis pour partager son dernier repas. Nous devenons chers amis, les contemporains de cet événement. La «scène liturgique» nous permet d’y être par nous même. 
    Deux gestes essentiels pour notre foi ont été posé ce jour là par notre Seigneur pour être transmis jusqu’à nous. Il lava les pieds de ses disciples, avant de passer à table, où il partagea le pain et le vin. Deux gestes. Des gestes qui enseignent et parlent par eux même, c’est pourquoi, au lieu de les expliquer comme je le fais, la liturgie nous permet de les refaire, de les poser de nouveau, pour que nous aussi nous soyons témoins de ce que le Seigneur a fait pour nous, que nous aussi, d’une certaine manière, nous puissions dire «j’y étais», car, n’en doutez pas, ces deux gestes nous sont transmis intacts depuis l’origine de la foi chrétienne. Depuis ce fameux soir de printemps à Jérusalem.
    Il convient donc surtout de les vivre, de les voir, et de se laisser toucher directement par eux. Les mains de Jésus lavant les pieds de ses disciples. Les mains de Jésus partageant le pain et faisant passer la coupe. En attendant de contempler les mains de Jésus qui seront clouée en croix demain soir. Puis les mains de Jésus présentées aux disciples, le matin de Pâques. 

    Sans doute vaudrait-il mieux ce soir vivre la célébration, puis rester ensemble longtemps pour partager et se dire ce que ces gestes évoquent pour nous, comment ils nous touchent, comment ils nous comblent, nous émeuvent, nous éclairent. Nous pourrions rester à prier, jusqu’à la nuit, ou toute la nuit, avec Jésus. Mais nous allons rentrer chez nous, allumer la télévision, et puis voilà.

    Alors à défaut, je vais vous dire quelques mots encore de ce que représente pour moi ce que nous célébrons. Ce que sont pour moi ces deux gestes, les mains de Jésus lavant les pieds de ses disciples, les mains de Jésus partageant le pain de la vie et de la nouvelle alliance. 
    En premier lieu, les gestes de Jésus nous parlent de Jésus. Qui il est, comment il est. Celui qui prend la place de l’esclave avant de prendre la place du maître de maison qui bénit le repas. Celui qui lave la pauvreté humaine de ses fatigues et de ses faiblesses, et celui qui nourrit l’humanité d’un don divin. Il est le Seigneur, le Très-Haut et le Très-Bas. Au-dessus de toutes les puissances et les pensées humaines, et au pied du plus misérable d’entre nous. 
    Ensuite, réalisons par ces deux gestes, combien l’amour du frère et l’amour de Dieu sont inséparables. Le service du prochain et le service de l’autel indissociable. Et il ne s’agit pas de morale ou de justice sociale, choses excellentes par ailleurs. Non. Il s’agit du sacrement du frère et du sacrement de l’autel: les deux sont nécessaires pour vivre et recevoir l’amour de Dieu. Pour être dans son Alliance. Pour «connaître» Dieu, naître avec lui, et naître à lui. 
    Bien sûr, pour le prêtre, ce geste prend en outre un sens particulier: il sait bien qu’il a été «ordonné» au service, les mots de «ministre» et de «ministère» le rappellent qui en latin signifient serviteur et service. Et il a été ordonné à un double service qui n’en fait qu’un: le service du frère et le service de l’autel. Des mains pour soulager les misères des hommes de notre temps, pour accueillir, relever, soutenir, guider. Et des mains pour rendre présent parmi nous les gestes de Jésus et en premier lieu son Eucharistie. 
    Voyez combien ces deux gestes sont extraordinaires. Voyez combien ils amènent jusqu’à nous la lumière de Jésus, sa présence admirable, son amour insondable. Combien nous sommes heureux, frères et sœurs d’être réunis ensemble autour de ces deux gestes, comme autrefois les douze apôtres. Ils étaient pourtant bien apeurés dans leur petite salle, avec pleins d’ennemis alentours et un traître en leur rang! C’est pourquoi nous sommes nous plus heureux encore! Car nous savons bien, nous, que notre Libérateur est vivant. Nous savons bien, nous, que des centaines de disciples de Jésus dans le Gers, centaines de milliers en France, des centaines de millions dans le monde célèbrent avec nous, dans la nuit de ce monde, les deux gestes sauveur du Christ. 
    Ah puissions nous, chers amis, sortir ce soir avec la force d’être à notre tour les mains de Jésus: celles qui bénissent le frère, et celles qui bénissent le Ciel. Celle qui s’approchent du frère, et celles qui s’approche du divin!


    Amen.
  • abbé Christian Delarbre

26-04-2015 - JESUS, LA VRAIE VIGNE

  • 5e dimanche de Pâques - année B - 3 mai 2015
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    JESUS, LA VRAIE VIGNE

    5e dimanche de Pâques – année B – 3 mai 2015

    Jean 15, 1-8

    « Je suis la vigne, et vous, les sarments. » (Jn 15, 5)
    Suis-je ce sarment relié habituellement à Jésus par une vie de foi, de charité, de prière, par les sacrements ? Sinon, n’est-ce pas là la source de ma tiédeur, du peu de rayonnement de ma vie et de ma vocation ?

    Le peuple d’Israël est appelé symboliquement, tout au long de la Bible, la vigne du Seigneur. Mais cette vigne n’a jamais produit que des fruits de médiocre qualité. En se disant la vraie vigne, Jésus prend le relais du peuple d’Israël et inaugure un peuple nouveau. L’appartenance à ce nouveau peuple n’est plus d’ordre ethnique, racial ou religieux, mais dépend de l’union étroite avec Jésus, la vraie vigne. Qui se détache du cep se dessèche ; qui demeure lié à Jésus porte du fruit. Mais demeurer lié à Jésus, c’est accepter de souffrir, d’être un sarment que le vigneron taille pour assurer la récolte future tout comme Jésus qui s’apprête à entrer dans sa Passion, chemin obligé de sa résurrection et de sa glorification par le Père.

    Les sarments
    Un sarment qui n’est pas fixé sur le cep se dessèche, il n’est plus bon qu’à être brûlé. Un sarment qui est fixé sur la vigne reçoit la sève qui le féconde. Il faut pourtant le nettoyer afin que ses fruits soient plus abondants et plus savoureux. Etre fixé sur la vigne, demeurer en Jésus, est une condition nécessaire de survie. Le sarment fixé sur la vigne est nettoyé, transformé par le Père. Cette transformation est orientée vers la fécondité. Toute purification, élagage, émondage qui nous surviennent, sont les traces de la main de Dieu qui agit. Dieu détache, désencombre, pour nous ouvrir plus largement à la sève de Jésus. Il ne s’agit pas du détachement du cep lui-même, qui nous réduirait à rien, mais du détachement de notre propre luxuriance superflue. La vie ne peut venir que du Seigneur : « en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. » ( Jn 15, 5) et cette vie est féconde : « La gloire de mon Père, c’est que vous donniez beaucoup de fruits » (Jn, 15, 8). Chez saint Jean, pas de possibilité intermédiaire entre deux issues opposées – porter du fruit ou se dessécher et brûler – qui résultent l’une et l’autre de la réponse personnelle du « sarment ». On n’a jamais vu de sarments libres de demeurer ou non sur la vigne ; la nécessité pour les disciples d’exister en Jésus afin de pouvoir porter du fruit puise là son évidence .

    La parole de Jésus
    Autre signe de notre insertion en Jésus : sa parole qui sourd en nous : « Mais vous, déjà vous voici nets et purifiés grâce à la parole que je vous ai dite. Demeurez en moi, comme moi en vous. » (Jn 15, 3-4) Il ne s’agit pas des paroles de Jésus qui nous sont proclamées de l’extérieur. Il s’agit de la parole que Jésus articule en nous à travers son Esprit, preuve qu’il est bien là. Demeurer en Jésus, c’est libérer en nous cet espace intérieur où cette parole pourra retentir, c’est être à l’écoute, se livrant à la sève de Dieu qui monte en nous. Le fruit de notre vie est alors la sainteté d’une vie fidèle aux commandements, spécialement à celui de l’amour. Porter du fruit signifie donc être disciple, c’est-à-dire adhérer à Jésus dans la foi et l’amour, dans une attitude de conversion permanente, un amour qui soit signe pour le monde par sa qualité et son intensité. Si le Verbe parle à tout homme venant en ce monde, il attend de sa part une réponse d’acquiescement. L’homme est donc appelé à engager avec Dieu un dialogue d’amitié en méditant sa parole.

    Demeurer en Dieu
    Plus on avance dans la vie spirituelle, plus on découvre que, pratiquement, toute la vie chrétienne, toute la sainteté, convergent vers une union plus étroite au Christ Jésus. L’unification de notre vie spirituelle est toujours le signe d’un approfondissement de la vie de Dieu en nous. Demeurer en Dieu est un attitude active qui nous fait adhérer à la volonté de Dieu d’une manière efficace. La présence de Dieu dans le cœur de l’homme se reconnaît toujours aux signes de conversion. Saint Bernard, dans son sermon sur le Cantique des Cantiques décrit les visites du Verbe en lui : « Tu me demanderas, puisque ses voies sont à ce point indiscernables, comment j’ai su qu’il était présent ? Il est vivant et efficace ; et dès qu’il est venu en moi, il a réveillé mon âme qui dormait ; il a remué, attendri et blessé mon cœur qui était dur comme pierre et malsain. » On ne peut rien comprendre à la prière et encore moins à la vie chrétienne si on n’a pas entendu le Christ nous appeler à demeurer avec Lui et en Lui. Tout au long de l’évangile, il nous fait entendre ces appels à entrer dans son intimité : « Demeurez en moi comme moi en vous. » (Jn 15, 4), « Demeurez en mon amour. » (Jn 15, 9), « Demeurez en Dieu » (I Jn 2, 28). Il ne s’agit pas d’un appel vague, il s’agit réellement d’un désir profond du Seigneur de nous faire partager son amour.

    Il ne faut pas chercher hors de Jésus la source de la vie. Pour le croyant de notre époque, sollicité par tant de propositions de sens, cette parole doit être une bouée qu’il ne faut pas lâcher. Le Christ offre son amitié à chacun d’entre nous. Devant cet amour gratuit du Seigneur, l’homme est libre de l’accueillir ou de le refuser : Dieu ne force jamais la porte du cœur, il attend patiemment que nous lui ouvrions par le « oui » de la foi et de l’amour. Dès que l’homme a acquiescé à l’invitation de la grâce, le Seigneur entre chez lui pour y établir sa demeure.

  • Une moniale de Boulaur

02-06-2015 - L'EUCHARISTIE

  • Solennité du Saint Sacrement - année B - 7 juin 2015
  • L’EUCHARISTIE

    Solennité du Saint Sacrement – année B – 7 juin 2015

    Marc 14, 12-16. 22-26

    Toute sa vie, Jésus s’est donné. Ce don total, il le consomme à la Croix, mais il le pose à la Cène. Il est libre de toute contrainte. Nos Eucharisties nous font-elles participer au geste d’amour du Christ livrant sa vie pour nous ?

    L’évangéliste Marc nous raconte aujourd’hui comment Jésus célébra sa dernière Pâque avec ses disciples. Après la mise en place du complot contre Jésus, son dernier repas va être envisagé deux fois, d’abord dans sa préparation, puis dans sa réalisation. Jésus quitte Béthanie où il se trouve pour rejoindre la ville de Jérusalem où il a envoyé deux de ses disciples pour les préparatifs et où la Pâque doit être mangée, conformément à la tradition.

    La préparation du repas pascal
    Ce récit offre une grande parenté avec celui d’une autre préparation, celle de l’entrée triomphale à Jérusalem, puisque, dans les deux cas, Jésus envoie deux disciples pour des préparatifs en manifestant une prescience étonnante des rencontres qu’ils vont faire. A partir de la réforme de Josias ( 2 Ch 35, 13-19 ; Dt 16, 6-7), l’agneau pascal était cuit et mangé dans les parvis extérieurs du temple. Au temps de Jésus, l’affluence des pélerins avait rendu cette pratique impossible et la coutume était de le faire dans les maisons de Jérusalem, les limites de la ville étant elles-mêmes repoussées pour l’occasion jusqu’aux faubourgs. Dans les préparatifs du repas pascal, l’initiative de Jésus est soulignée. Quand les disciples demandent où il faut préparer la fête, ils s’aperçoivent que Jésus a pris les devants. Il leur annonce qu’ils rencontreront un homme portant une cruche d’eau. Comme la corvée de l’eau est du ressort des femmes, un homme porteur d’eau est sans doute exceptionnel et, de ce fait, aisément repérable. L’exécution des consignes est énoncée très brièvement. Tout s’accomplit selon les paroles de Jésus. Les disciples vont trouver « une grand pièce garnie de coussins, toute prête. » : ce ne sont pas les disciples mais Jésus lui-même qui a préparé sa Pâque. Saint Marc souligne que tout était déjà prêt. La Pâque juive attendait pour ainsi dire la Pâque de Jésus. Tout était déjà prêt et rien ne manquait, sauf une seule chose : précisément la nouveauté que Jésus seul pouvait apporter. Ce verset : « et ils préparèrent la Pâque » constitue la dernière indication sur le caractère pascal du repas. En effet, dans le récit du repas lui-même, qui suit immédiatement, aucun des rites du repas pascal ne sera mentionné.

    Le repas pascal
    Pendant le repas, Jésus accomplit les deux gestes rituels bien connus des Juifs lors des repas de fête : celui qui préside prend le pain, adresse à Dieu une prière de bénédiction et distribue une bouchée à chaque convive ; en la mangeant tous y reconnaissent un don de Dieu. Il fait de même à la fin du repas avec la coupe de vin. Ce repas, qui se situe dans le prolongement de la tradition biblique, ne comporte pas la victime obligatoire. Il n’est pas question de l’agneau pascal. L’agneau pascal, le pain et le vin, de symboles qu’ils étaient passent mystérieusement à une nouvelle réalité. Du pain, Jésus dira qu’il est maintenant son corps. Du vin qu’il est son sang. L’agneau pascal passe donc lui aussi de la figure à la réalité. Car Jésus est lui-même cet Agneau venu enlever le péché du monde. Et ce n’est plus le sang de l’agneau pascal qui est versé, mais son propre sang : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, répandu pour la multitude. » Cette précision sur le sang répandu de Jésus ne permet plus aucun doute. Nous venons de sortir de la Pâque juive, celle qui commémorait le premier Exode qui conduisit le peuple élu d’Egypte à la Terre promise. Nous célébrons déjà le nouvel Exode que Jésus est sur le point d’inaugurer dans son sang, celui qui doit conduire le nouveau Peuple de Dieu de cette terre jusqu’auprès du Père de Jésus. Le Christ est l’alliance renouvelée entre les hommes et le Père.

    La nouvelle alliance
    La mention de l’alliance fait inévitablement penser au sacrifice de l’alliance mosaïque (Ex. 24, 8). Il s’agit d’un sacrifice de communion (Ex. 24, 5) où Moïse répand sur le peuple « le sang de l’alliance que Yahvé a conclue » avec eux. Une différence essentielle avec le texte de l’Exode, c’est qu’ici le vin-sang est bu au lieu d’être utilisé pour une aspersion rituelle. On ne boit pas pour être purifié, mais pour être désaltéré. Le sang exprime ici la communion avec Dieu plutôt que la purification. L’orientation symbolique est tournée vers une augmentation de vie ou, plus précisément, une communion de vie. Le vin-sang est une métaphore de la vie donnée de Jésus et le boire doit permettre à beaucoup d’être intégrés à l’alliance dont il est porteur. « Je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’à ce jour où je boirai le vin nouveau dans le Royaume de Dieu. » Le « vin nouveau » a toujours été dans la tradition d’Israël l’ouverture des temps messianiques et lorsque Jésus parle de la sorte, il fait saisir par une image tout à fait expressive que son grand passage vers le Père s’opère par l’offrande de son sang qui lui ouvre à lui, et à tous les hommes qui l’acceptent, le Royaume éternel.

    C’est par son sacrifice que Jésus fait de nous des fils du Père, qu’il nous met en communion avec le Père et par conséquent les uns avec les autres. C’est cela qui se renouvelle chaque fois que se célèbre le sacrifice eucharistique. Comme le dit le Catéchisme de l’Eglise Catholique au numéro 1329, ce sacrement est appelé, entre autres appellations, « Sainte Messe » parce que la liturgie dans laquelle s’est accompli le mystère du salut, se termine par l’envoi des fidèles (missio) afin qu’ils accomplissent la volonté de Dieu dans leur vie quotidienne. 

     

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29-06-2015 - VISITE A NAZARETH

  • 14e dimanche du temps ordinaire - année B - 5 juillet 2015
  • VISITE A NAZARETH

    14e dimanche du temps ordinaire - année B – 5 juillet 2015

    Marc 6, 1- 6

    Une des préoccupations aujourd’hui est de savoir comment annoncer Jésus et comment le faire connaître. Ce n’est pas facile et nous sommes portés à en rejeter la cause sur notre monde moderne et ses multiples mutations. Mais cet évangile nous apprend qu’il n’a jamais été facile de reconnaître Jésus, même de son vivant, et parmi ceux qui le côtoyaient tous les jours.

    L’enseignement de Jésus à la synagogue de Nazareth montre à ses compatriotes qu’une sagesse spéciale lui a été donnée par Dieu. D’autre part, ils n’ignorent pas les miracles de Jésus dont la rumeur publique leur a colporté la nouvelle. Ils en sont frappés d’étonnement. Serait-il le Messie de Dieu ? A leurs yeux c’est pourtant impossible : ils le connaissent trop bien, lui et toute sa parenté. Ils achoppent à cette idée. Ce refus de reconnaître Jésus comme le Messie, à Nazareth, est significatif de son rejet par tout Israël.

    Face à la parenté de Jésus
    L’hébreu ne connaît d’autres termes que ceux de frères et de sœurs pour dénommer les oncles, tantes, neveux, nièces, cousins, cousines. Cet évangile montre que plus on était proche de Jésus dans l’espace et le temps, mieux on pensait connaître sa carte d’identité terrestre, avec les noms et le métier de ses parents et de sa famille, moins il y avait de chance de saisir sa véritable identité, le mystère de sa personne. On ignorait le Jésus selon l’Esprit. C’est la première expérience de rejet de Jésus par son propre peuple. L’épisode de la venue de Jésus à Nazareth est centré sur l’incroyance et est en fort contraste avec la série de miracles qui a précédé : au chapitre 4 (35- 41), Jésus apaise la tempête ; au chapitre 5 (1 - 20), c’est l’épisode du démoniaque gérasénien puis en 5, 21-43, la guérison d’une femme hémorroïsse et la résurrection de la fille de Jaïre. Jésus s’étonne du manque de foi de ses compatriotes. Il le comprend pourtant en se référant à la tradition des prophètes bibliques, de tous temps contestés. Il semble aussi se référer à une expérience plus vaste : la difficulté universelle de reconnaître la dimension exceptionnelle d’un homme à côté de qui on a longuement et quotidiennement vécu. Malgré cela, l’expérience qu’il fait est pour lui une déception. Car en se faisant homme pour le salut de tous, il voulait évidemment sauver aussi les gens de sa patrie. Et s’il s’est rendu spécialement à l’endroit où vivait sa famille, sa venue était liée au souhait de pouvoir œuvrer là aussi. Pour tout homme de foi, c’est toujours une expérience douloureuse de voir que cette foi qui remplit sa vie et signifie tout pour lui, est repoussée par les autres. Cette expérience douloureuse, tout croyant la partage avec le Seigneur qui l’a vécu dans sa patrie.

     

     
    Reconnaître Jésus
    Jésus est surpris par cette incrédulité qui l’empêche de faire des miracles. C’est que ces gestes ont comme présupposé la foi de celui qui les reçoit à l’égard du thaumaturge, foi qui les établit tous deux dans une relation personnelle très étroite. Là où il n’y a pas de foi, il est radicalement impossible qu’il y ait miracle ; Jésus ne peut agir. Le manque de foi des gens de Nazareth a eu une conséquence immédiate très clairement exprimée par Marc : « A Nazareth, Jésus ne pouvait accomplir aucun miracle. » Leur refus d’accepter le choix de Jésus par le Père comme « envoyé pour le Royaume », a empêché que se produisent les signes du Royaume. Il faut saisir le signe qui est caché en chaque miracle : le Père à l’œuvre dans son Fils. Seule vaut la foi dans le cœur du croyant, cette foi qui a provoqué le miracle. Apprenons donc, quand des miracles ont lieu dans l’évangile ou dans l’histoire de la chrétienté, à toujours chercher les racines de la foi. Tâchons de les interpréter comme des miracles pour la foi, afin qu’ils nous offrent autre chose que la satisfaction de notre curiosité. Bien sûr, les guérisons remuent les masses qui ne cessent de lui présenter des malades, mais Jésus leur reproche d’être à l’affût de ces miracles et de ces signes extérieurs, et de ne pas saisir le signe qui est caché en chaque miracle : le Père à l’œuvre dans son Fils. Car le miracle extérieur est sans intérêt. Seule vaut la foi dans le cœur du croyant, cette foi qui a provoqué le miracle.
    A Nazareth, dans « sa patrie, sa famille, sa maison », le point culminant est atteint. Jésus prend acte de cette opposition définitive. Bientôt, il va manifester un intérêt de plus en plus grand pour d’autres gens mieux disposés : l’évangélisation des païens est en germe dans l’échec de Nazareth. Jésus ne perd pas son temps avec une occasion manquée, mais il va plus loin et enseigne.

    Aujourd’hui encore, Jésus demeure présent avec nous. Alors nous tressaillons de joie dans l’Esprit-Saint, car c’est le Père qui est dans les cieux qui nous le fait connaître.

      

  • Une moniale de Boulaur

26-07-2015 - DU PAIN PERISSABLE AU PAIN DE VIE

  • 18e dimanche du temps ordinaire - année B - 2 août 2015
  • DU PAIN PERISSABLE AU PAIN DE VIE

    18e dimanche du temps ordinaire – année B – 2 août 2015

    Jean 6, 24-35

    Dans l’Evangile de Jean, le récit de la multiplication des pains est suivi d’un long discours de Jésus sur le pain de vie. Ce passage d’Evangile pose d’entrée de jeu le thème d’une nourriture relative à la vie éternelle et le thème de la foi en l’envoyé de Dieu, condition de salut. Les hommes s’affairent et peinent pour acquérir les biens de consommation nécessaires à la vie. Dépensent-ils la même énergie pour chercher une raison profonde de vivre ? Nous pouvons nous demander où en est notre faim, c’est-à-dire à quel niveau se situent nos vrais désirs, ce qui nous tient le plus à cœur. Avons-nous un lien personnel avec Jésus ou avons-nous trompé cette faim par des ersatz, par des nourritures de remplacement ?

    La foule embarque pour Capharnaüm à la recherche de Jésus. Jésus invite la foule qui le recherche après la multiplication des pains à travailler pour la nourriture que Dieu veut lui donner à travers le Fils de l’homme. En multipliant les pains, Jésus non seulement annonce le partage eucharistique, mais désigne la foi en sa personne comme la véritable nourriture de l’existence humaine. C’est en Jésus et en Jésus uniquement, que toute la faim et la soif du monde peuvent être rassasiées.

    La nourriture qui se garde
    Jésus alerte les Galiléens sur la déviance de leur désir : ayant arrêté leur regard sur les pains qu’ils ont mangés jusqu’à en être rassasiés, c’est encore le goût du pain terrestre qui les motive. Ils n’ont pas perçu dans le don du pain en surplus le signe d’une nourriture autre qu’il faut rechercher, celle « qui demeure pour la vie éternelle » et que donnera le Fils de l’homme. Auparavant Jésus avait demandé aux disciples de réunir les morceaux qui étaient en surabondance afin que rien ne soit perdu (6, 12). Or Jésus a également dit : « La volonté de celui qui m’a envoyé, c’est que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés… » (6, 39) et, « je n’ai perdu aucun de ceux que tu m’as donnés… » (18, 9) Ces différents passages renvoient à la mission de Jésus et au désir du Père que tous aient la vie, la vraie. Jésus ne donne pas seulement du pain d’orge, mais il se donne lui-même comme pain. « Le Verbe s’est fait chair » (Prologue 1, 14). C’est bien l’incarnation qui est présente, mais ici est exprimé son terme : la mort de Jésus comme source de vie pour les hommes. La chair s’est faite pain (6, 51). Entre l’incarnation, la mort en croix et le sacrement eucharistique, il y a continuité. C’est en Jésus que Dieu ne cesse de nourrir le monde.

    L’œuvre de Dieu
    Il y avait dans la Loi beaucoup de commandements à accomplir scrupuleusement. Les Juifs sont prêts à l’effort, prêts à travailler pour que vienne enfin le règne messianique, prêts à s’y mettre de toutes leurs forces. Et pourtant ce n’est pas cela ! Quelle est donc cette fameuse œuvre de Dieu ? La réponse de Jésus est à la fois simple et déconcertante : « L’œuvre de Dieu – la priorité des priorités – c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. » Les Juifs parlaient de travailler et de faire quelque chose. Jésus répond : croire et s’abandonner à quelqu’un. L’œuvre la plus urgente pour moi et pour le monde, c’est que je croie vraiment en Jésus et que je me livre à lui. Appelés à être les collaborateurs de cette œuvre de Dieu, nous les premiers, nous ne pouvons y prétendre que dans la mesure où nous nous laissons consumer par la faim et la soif de Jésus pour nous livrer à son amour.

    Le signe de la manne
    Les Galiléens ont été témoins et bénéficiaires d’un signe. Mais ils se montrent incapables de reconnaître en Jésus autre chose que ce qu’ils attendent : un messie terrestre. Ils ne peuvent pour comprendre le présent trouver une autre mesure que celle du passé : « nos pères ont mangé la manne… » (v.31) Ils demandent à Jésus de donner un signe pour le croire et lui rappellent le don de la manne au désert. A travers la graine de coriandre répandue sur la surface du désert, les Galiléens se réfèrent à la Loi qui avait été donnée au Sinaï et dont Israël faisait sa nourriture quotidienne, car le contexte concerne clairement la vie éternelle et les œuvres pour l’obtenir. Comme la manne- Loi, le pain de Dieu « descend du ciel » mais il ne nourrit pas seulement Israël, il donne la vie au monde. Cela concerne tous les peuples de la terre.

    Le pain de vie
    Selon les relectures de l’évènement vécu par le peuple au désert, la manne en était venue à désigner, par métaphore, la Loi qui vient du ciel. De même Jésus, pain descendu du ciel, se présente comme la Révélation définitive aux hommes. L’Ancien Testament compare volontiers la parole à une nourriture. Ainsi Amos disait : « Voici venir des jours – oracle du Seigneur – où j’enverrai la faim dans le pays, non pas une faim de pain, non pas une soif d’eau, mais d’entendre la parole du Seigneur » (Am 8, 11). Le langage de la nourriture évoque aussi la Sagesse dans l’Ancien Testament : « Ceux qui me mangent, proclame la Sagesse, auront encore faim, ceux qui me boivent auront encore soif » (Si 24, 21). Parler de nourriture qui est vie, c’est répondre à l’aspiration des Juifs, pour lesquels la Loi divine vivifie ceux qui la pratiquent. Jésus répond directement aux Juifs en leur disant qu’il est ce pain qu’ils souhaitent recevoir. En joignant la soif à la faim, le langage symbolique déborde l’image du pain. Avec Jésus les temps sont accomplis, le désir sera comblé. Dans un sermon, saint Bernard écrit : « Travaillons, non pour la nourriture périssable, mais pour celle qui demeure en vie éternelle » (Jn 6, 27). En quoi consiste-t-elle ? « L’homme ne vit pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4). Semons dans cette parole, très chers, semons spirituellement, car ceux qui sèment dans la chair n’ont à récolter que la corruption (Ga 6, 8). »

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30-08-2015 - "EFFATA"

  • 23e dimanche du temps ordinaire - année B - 6 septembre 2015
  • « EFFATA ! »

    23e dimanche du temps ordinaire – année B – 6 septembre 2015

    Marc 7, 31-37

    Dans l’évangile de ce jour, Jésus guérit un sourd-muet. Il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Ne sommes-nous pas souvent volontairement sourds aux appels du Christ, de l’Eglise, de nos frères ? Il n’y a pas pire muet que celui qui ne veut pas parler. Il nous faudrait parler pour dire notre foi, dénoncer cette injustice, encourager cette personne, mais nous nous taisons par lâcheté.

    Nous sommes en terre païenne et l’évangéliste saint Marc voit dans cette guérison d’un païen le signe de la future mission de l’Eglise. Les païens sont sourds parce qu’ils n’ont pas entendu la révélation du vrai Dieu jusqu’alors réservée au peuple juif ; ils sont muets – plus exactement bègues – parce que leurs prières ne sont encore que des balbutiements. En la personne de ce sourd-muet, ils rencontrent le Christ. Jésus gémit sur la détresse de son malade, c’est-à-dire sur la détresse des païens abandonnés à eux-mêmes.

    Réalisation des prophéties
    La foule reconnaît qu’en faisant entendre les sourds et parler les muets, Jésus accomplit pour une part les promesses d’Isaïe 35, 5-6 annonçant le Messie : « Alors s’ouvriront les yeux des aveugles et les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. » Jésus réalise les prophéties en leur donnant un sens nouveau. Dans le contexte du livre d’Isaïe, les aveugles, les sourds et les gens à l’élocution difficile représentent un peuple qui ne voit pas les signes de Dieu et qui n’écoute pas et ne comprend pas sa parole. Le récit du sourd-muet et celui de l’aveugle (8, 22-26) encadrent des épisodes où Jésus est confronté à l’inintelligence des disciples qui ont des oreilles et n’entendent pas, qui ont des yeux et ne voient pas (8, 14-21) et à l’opposition des pharisiens (8, 11-13) tandis qu’il multiplie les contacts libérateurs avec les païens. Ainsi est signifiée la disposition des païens à reconnaître la délivrance dont Jésus est porteur.

    Les miracles comme signes
    Les guérisons physiques ne sont pas l’essentiel mais un signe : les infirmités de l’homme que Jésus guérit sont d’abord d’ordre spirituel. On voit aisément ce que peuvent être en ce sens cécité, surdité, mutisme, paralysie dans la vie de relation des hommes entre eux ou des hommes avec Dieu. Comme Jésus a ouvert les oreilles et délié la langue du sourd-muet, qu’il ouvre nos oreilles à sa Parole et nous apprenne ainsi à parler le langage de l’amour ! La présence de Jésus restaure l’harmonie partout, et son toucher nous guérit jusqu’en nos profondeurs. Chaque jour Jésus nous touche, partout où il vient à notre rencontre, car pour celui qui sait voir, le monde entier éclate de sa présence. Et il nous touche très particulièrement dans les sacrements de son Eglise, celle qui est réellement son corps et dont nous sommes les membres. Les sacrements sont des gestes d’hommes – touchers, ablutions, partages – avec des paroles d’hommes, mais dans lesquels, comme pour Jésus, habite la plénitude de la divinité de manière corporelle.

    La restauration de l’homme
    Les premiers mots de la foule expriment une généralisation : « Il a bien fait toutes choses » (v.37). Cette acclamation rappelle la constatation faite par le narrateur dans le premier récit de la création : « Dieu vit toutes les choses qu’il avait faites : et voici elles étaient très bonnes » (Gn 1, 31). La foule acclame la mise en œuvre par Jésus de la restauration de l’homme dans l’intégrité que Dieu a voulue pour lui dès l’origine. Le symbolisme de ce miracle apparaît avec évidence. Cet homme ne pouvait entendre ni s’exprimer. Ces incapacités le rendaient humainement inapte à une communication avec les autres. Cette inaptitude est celle de tous les hommes dans leur relation avec le Seigneur. Jésus est venu parler au nom de Dieu, c’est-à-dire révéler à l’homme les messages d’amour du Père ; plus encore, il est venu rendre l’homme capable d’entendre la Parole et de l’exprimer. Guillaume de Saint-Thierry, abbé cistercien du XIIe siècle écrivait dans ses « Méditations et prières » : « Ecoute encore, tu l’entendras murmurer à l’oreille de ton cœur – cette oreille qu’il faut « incliner » pour entendre- : « Ouvre grand la bouche, et je la remplirai ! » Il te remplira de LUI, de son Esprit ».

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30-09-2015 - AIMER POUR TOUJOURS

  • 27e dimanche du temps ordinaire
  • AIMER POUR TOUJOURS

    27e dimanche du temps ordinaire – année B – 4 octobre 2015

    Marc 10, 2-16

    L’homme et la femme sont unis inséparablement dans le mariage. Jésus rappelle ainsi le projet de Dieu, non pas comme une loi, mais comme une exigence de l’Amour. Qu’il puisse y avoir des échecs en amour ne met pas en cause l’appel de Dieu et la capacité des hommes à construire cet amour de toute leur vie. Aidons-nous les jeunes à découvrir la grandeur d’un amour vrai et durable ?

    La question que les pharisiens posent à Jésus est un piège. En effet, la loi de Moïse permet de renvoyer sa femme sous certaines conditions. Jésus osera-t-il s’opposer à la loi que Dieu a donnée à son peuple par Moïse ? Mais Jésus n’entre pas dans ces catégories du permis et du défendu, il va droit au dessein de Dieu qui est toujours appel au dépassement. Il est vrai, répond-il, que Moïse a autorisé cela, mais c’est à cause de la dureté de votre cœur, comme une étape vers la réalisation du dessein de Dieu qui est l’unité durable du couple humain.

    Mariage et divorce
    Dans sa réponse aux pharisiens, Jésus rappelle que la parole permettant le divorce est soumise à celle qui fonde le mariage : la dispense n’abolit pas la loi fondamentale « les deux ne feront qu’une seule chair. » Au contraire maintenant cette volonté divine fondamentale exclut la dispense. Cela ouvre la question de la portée de la loi mosaïque de Deutéronome 24, 1. En effet, ce qui est permis n’est pas pour autant recommandé. Jésus invoque la logique divine de la création et donne une lecture différente de la loi de Moïse : celle-ci n’est pas une loi positive qui encouragerait sur une voie à suivre, mais plutôt une loi restrictive et préventive. Les prescriptions de Deutéronome 24, 1 portent sur des conditions juridiques à respecter en cas de répudiation. Cette lettre de répudiation était très importante parce qu’elle permettait à la femme de se remarier. Sinon elle aurait pu être considérée comme une prostituée. Mais cette loi provisoire ne doit pas détourner de la vision divine de l’homme et de la femme telle qu’elle se révèle dans le récit de la création. Elle ne doit pas écarter de l’intention de Dieu pour l’humanité. Comment les pharisiens peuvent-ils invoquer une disposition réglementaire provisoire prévue par Moïse pour faire face à un peuple récalcitrant au lieu de centrer leur attention sur le projet divin ? S’en tenir à ce seul précepte de Moïse, c’est rester dans la logique des cœurs durs et non dans celle du Règne de Dieu. Deux cas sont envisagés successivement par Jésus. Le premier est celui de l’homme qui renvoie sa femme et en épouse une autre. Dans la société juive, le droit au divorce est exclusivement du côté du mari, sauf quelques cas exceptionnels envisagés dans certains textes rabbiniques. L’abandon de son mari par une femme n’est cependant pas inconnu dans la société juive. On pense notamment au cas d’Hérodiade. Mais cela reste des cas rares. Cette situation reflète plutôt la coutume gréco-romaine. Le droit matrimonial gréco-romain autorisait en effet le divorce à l’initiative de la femme aussi bien que de l'homme.
      L’un comme l’autre cas sont qualifiés par Jésus d’adultère. Jésus instaure un strict parallélisme entre l’homme et la femme.

    Aimer pour toujours
    Ceci est clair : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » L’homme et la femme qui se sont engagés dans l’amour, ne se sont pas engagés seuls. Au même moment, ils se sont engagés en Dieu. Car celui qui s’engage dans l’amour, s’engage en Dieu. Puisque Dieu est Amour. Quand on a commencé à connaître Dieu, quand on a rencontré son amour, on ne peut plus aimer pour rire, ou aimer seulement pour un temps, après quoi on verra. Celui qui a commencé à aimer, aime pour toujours et malgré tout, et quels que puissent être les torts envers nous de l’être aimé. Tout comme Dieu nous aime pour toujours et quelque soient nos torts, et tout comme Dieu nous a prouvé son amour, nous dit saint Paul, en livrant son propre fils pour nous, alors que nous étions encore pécheurs (Rom 4, 25). Aimer pour toujours, est-ce possible ? L’expérience n’est-elle pas là pour nous prouver le contraire ? Tant d’unions sombrent dès les premières années. Il est exact que pour l’homme et la femme, ce serait impossible, dans la mesure où, entrant dans l’amour, ils ne seraient pas entrés en Dieu. « Ce que Dieu a uni ». Dieu lui-même devient le garant de l’amour que chaque jour il nous offre en cadeau, un amour humain dans lequel son amour à lui est présent. Le propre de l’amour de Dieu est d’être don et pardon. Car pardonner, c’est toujours être plus fort dans l’amour. Se risquer dans l’amour, c’est toujours se risquer en Dieu.
    En quelques mots, tout le processus de formation de l’humanité est exprimé. L’homme quittera… s’attachera… tous deux ne feront qu’un… Une réalité nouvelle doit naître : deux êtres séparés vont devenir un, et cela, non comme une association ou une équipe nouvelle, mais comme des créateurs de l’humanité. Parfois le mariage est contracté pour satisfaire des intérêts financiers ou pour atteindre un niveau de confort matériel ou affectif. Dans tous ces cas, parler de mariage est un réel abus de langage, ce n’est au plus qu’une association de célibataires désireux de rendre leur existence plus agréable. Lorsque la rentabilité ferait défaut, pourquoi laisser persister une association qui n’aurait plus de raison d’être ? En revanche, quand Jésus parle du mariage, il s’agit réellement d’une nouvelle création, résultat d’un abandon complet d’un état antérieur, et d’une réalisation de l’humanité dans sa totalité par l’unité de l’homme et de la femme.

    L’évocation des enfants que l’on présentait à Jésus est comme une parabole expliquant et montrant comment le mariage est possible. « Le Royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent. » Un enfant, c’est un petit d’homme qui n’est pas encore arrivé à l’état d’achèvement physique et mental. Il est encore dans un normal état de dépendance et va progressivement s’en affranchir pour devenir adulte. Ressembler à un enfant, c’est donc accepter de commencer à construire quelque chose de neuf. De même dans le mariage. Cela suppose d’être libéré de la dureté de cœur. Accepter de ressembler à un enfant, c’est-à-dire de commencer la construction d’un homme nouveau avec toutes les étapes et les arrachements successifs que cela suppose, c’est être dans le mariage tel que Dieu le veut. L’amour indéfectible que le Christ nous montre par sa présence reste le modèle et la règle de tout amour humain. On n’imaginerait pas que le Christ nous répudie… qu’il cesse de nous aimer !

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26-10-2015 - RASSASIES DE BONHEUR

  • Fête de tous les saints - année B - 1er novembre 2015
  • RASSASIES DE BONHEUR

    Fête de tous les saints – année B – 1er novembre 2015

    Matthieu 5, 1-12a

    C’est aujourd’hui la fête de tous ceux qui sont près de Dieu, après être passés comme nous, sur la terre. Les saints sont des hommes comme nous, qui ont cru que l’amour était plus fort que tout.

    Depuis toujours, les hommes sont à la recherche du bonheur, ils ont soif d’être heureux, de vivre dans une joie renouvelée ; ils essaient par tous les moyens d’y parvenir mais, en fin de compte, aucun bonheur ne se révèle durable, les joies sont éphémères et la mort met un point final à cette aspiration inscrite profondément dans les cœurs. Il existe une voie royale pour parvenir au bonheur, une voie tracée par Dieu que Jésus est venue expliquer, montrer à tous ceux qui prêtent l’oreille à sa parole. Dieu a créé l’homme pour qu’il le connaisse, vive en profonde communion avec lui et y trouve son bonheur.

    « Heureux les pauvres de cœur… »
    La pauvreté du cœur est une disposition spirituelle plus qu’une question de biens matériels. Cette pauvreté est le propre de celui qui attend tout de Dieu, qui ne s’appuie pas sur ses propres forces uniquement mais sur la puissance de Dieu. Les pauvres de cœur sont débarrassés du fardeau des possessions terrestres, libres surtout d’eux-mêmes, d’une haute idée qu’ils auraient de leur personne. Ils sont vraiment libres et disponibles à l’égard de Dieu. La pauvreté dans l’Esprit Saint fait entrer dans le Royaume des Cieux. Le Royaume des Cieux est le lieu où Dieu règne, où il est reconnu comme le roi. Choisir d’avoir Dieu pour roi pourrait se traduire par choisir de vivre en enfant de Dieu puisqu’il est écrit : « Laissez les petits enfants et ne les empêchez pas de venir à moi, car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume des cieux. » (Mt 19, 14).

    « Heureux les doux… »
    « Les humbles possèderont la terre, réjouis d’une grande paix » (Ps 37, 11)
    La possession de la terre est la conséquence d’une conduite selon la volonté de Dieu ; elle est en lien avec l’héritage que Dieu veut pour nous : le bonheur, la paix. Après le péché, Adam a perdu la capacité de dominer la terre et il s’est retrouvé plutôt son esclave que son maître. Dieu rend la terre à ceux qui ont retrouvé la possibilité de la dominer en vivant dans l’humilité. Les doux n’oppriment ni n’exploitent personne, ils ne cherchent pas à se venger, ils ne cherchent pas à réaliser leurs buts envers et contre tout. Quelqu’un qui est content de ce qu’il a possède tout ; rien ne peut l’inquiéter car il ne cherche pas à avoir, à posséder. Jésus incarne ces deux premières béatitudes en se disant « doux et humble de cœur » (Mt 11, 29) et en revivant l’attitude du Serviteur, prophète non-violent (Mt 12, 15-21).

    « Heureux ceux qui pleurent… »
    Le Messie doit apporter la bonne nouvelle aux pauvres, il lui faut aussi « guérir ceux qui ont le cœur brisé » et proclamer cette heure « où tous ceux qui sont affligés seront consolés » (Is. 61, 1…) Ces affligés sont tous ceux qui apportent à Dieu leur peine, la souffrance de leur cœur. Ils ouvrent leur âme éprouvée à Dieu et Dieu les console. Mais la consolation sera plus grande encore lorsque Dieu « effacera toute larme de leurs yeux, et il n’y aura plus de mort, et il n’y aura plus de tristesse, ni plainte, ni de peine » (Ap. 21, 4)… Les affligés sont aussi ceux qui pleurent sur leur péché, le péché du monde, parce qu’ils constatent que l’homme se coupe de ce qui peut lui donner la joie : la présence de Dieu dans sa vie, l’obéissance aux commandements.

    « »Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice… »
    Il y a une autre faim, une autre soif, aussi lancinante que la faim corporelle. C’est une faim de l’esprit et du cœur, la faim d’être tels que Dieu nous veut. Celui qui veut être juste n’a qu‘une seule passion, celle d’accomplir la volonté de Dieu, totalement. Rechercher la justice c’est s’ajuster à Dieu, c’est-à-dire d’abord s’efforcer de connaître ce qu’il désire pour ensuite le mettre en pratique par une vie de foi. Jésus est le Juste qu’il nous faut contempler pour connaître la Béatitude qui consiste à être rassasié.

    « Heureux les miséricordieux… »
    La miséricorde, en hébreu, c’est la perfection de l’amour maternel, les entrailles qui se retournent par une tendresse gratuite et indépendante des circonstances, qui ne tient pas compte des fautes et des offenses. Le caractère commun des pauvres, des doux et de ceux qui ont faim et soif de justice, c’est de n’être pas fermés sur eux-mêmes. Il en est de même des miséricordieux. Ils savent qu’ils ont besoin de manière absolue de la miséricorde de Dieu, que c’est elle qui les fait vivre. Ils ne jugent pas afin de n’être pas jugés ; ils ne rendent pas le mal pour le mal, ils pardonnent à ceux qui leur font du mal, qui sont injustes envers eux, parce qu’ils font sans cesse l’expérience du pardon divin La miséricorde c’est aussi l’aide apportée aux nécessiteux par des gestes concrets que le judaïsme appelle « œuvres de miséricorde » et sur lesquelles le Christ jugera les hommes. (Mt 25, 31-46).

    « Heureux les cœurs purs… »
    Le cœur, dans la Bible, c’est l’être tout entier, le siège de l’esprit, de la mémoire, de la volonté, de la décision. Le cœur est la source de l’agir. Si cette source est boueuse, les actes qui en découlent sont pollués. Heureux donc celui qui garde la droiture intérieure en tous ses actes : celui-là goûtera un jour avec Dieu une intimité sans pareille. La contemplation de Dieu ne nous est pas possible ici-bas, elle est réservée à la vie éternelle. Le Dieu caché et invisible habite en une lumière inaccessible. Seuls verront Dieu ceux qui ont le cœur pur.

    « Heureux les artisans de paix… »
    Seul Dieu peut combler les cœurs. Les fabricants de paix seront donc les hommes capables d’œuvrer pour une réconciliation avec Dieu, dans leur propre vie et dans la vie de ceux qui leur sont confiés. La première chose à faire pour devenir fabricant de paix, c’est de se laisser pacifier par la présence du Seigneur, lui qui a dit à ses disciples : « Paix à vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. » (Jn 20, 21). Le Seigneur envoie en mission ceux qui ont reçu sa paix. L’homme pacifié ne connaît plus l’amertume, la haine, la jalousie : Dieu lui suffit. Celui qui rayonne la paix établie entre Dieu et lui n’a pas besoin de beaucoup parler : il devient pour les autres un chemin conduisant à cette paix. La filiation divine se reconnaît chez les artisans de paix qui sont le reflet, l’icône de notre Dieu.

     


     

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01-12-2015 - LE MESSAGE DE JEAN-BAPTISTE

  • 2e dimanche de l'Avent - année C - 6 décembre 2015
  • LE MESSAGE DE JEAN-BAPTISTE

    2e dimanche de l’Avent – année C – 6 décembre 2015

    Luc 3, 1-6

    Dieu vient. Il faut préparer sa venue. Jean-Baptiste exhorte ses contemporains à changer de vie pour recevoir dans la pureté du cœur et dans la joie celui qui apporte le salut. Aujourd’hui la liturgie nous invite à la conversion et à la joie.

    « Une voix crie dans le désert… » Ces mots s’adressent à chacun de nous par-delà les siècles, comme si ce désert était au fond de nous-mêmes et qu’y retentissait l’appel du Baptiste. De nos jours, bien des obstacles s’opposent encore à l’Evangile : les rugosités de notre caractère, les déviances de notre foi, les fossés d’incompréhension entre les hommes, les montagnes de préjugés, d’indifférence…
    Quelles luttes avons-nous entreprises contre eux ?

    A la lumière de l’histoire
    Saint Luc l’historien, prend soin de donner des repères chronologiques évoquant une série de pouvoirs temporels et religieux dont l’intervention a une profonde incidence sur le destin de Jean et sur celui de Jésus. L’action salvatrice de Dieu s’est produite dans un contexte temporel et spatial bien délimité. Jean et Jésus ne sont pas des figures mythiques indéterminées, ils sont ancrés dans un moment historique précis. A une heure bien précise de l’histoire du monde, dans une situation qui appelle la rédemption, en Palestine, dans une contrée du grand empire romain, débute la préparation immédiate du temps du salut par l’activité de Jean. Face aux autorités civiles et religieuses, c’est à un humble ascète du désert, Jean fils de Zacharie, qu’est adressée la Parole de Dieu. Ainsi Luc se plaît à subordonner les hiérarchies terrestres, pompeuses et vaines, à l’action de Dieu, modeste et efficace.

    Le message de Jean-Baptiste
    La prédication de Jean-Baptiste est tout imprégnée du souvenir des prophètes qui annonçaient aux Israëlites leur délivrance à condition qu’ils se convertissent en revenant de tout leur cœur vers Dieu. Lorsque cinq ou six siècles après la déportation du peuple d’Israël à Babylone par Nabuchodonosor, puis le retour des exilés cinquante ans plus tard, paraît Jean-Baptiste, il annonce une merveille plus grande encore : Dieu va visiter son peuple, non plus pour arracher des exilés à la déportation, mais pour libérer les hommes d’un esclavage infiniment plus grave. Il vient sauver les pécheurs, il va les introduire dans le Royaume de Dieu. Jésus, le Fils de Dieu, vient nous sauver. Il se fait enfant des hommes pour que nous devenions enfants de Dieu. La démarche de Jean le Prophète quittant les déserts pour les abords du Jourdain rappelle l’Exode et l’entrée en Terre Promise. Ce que Jean annonce est entièrement neuf. Ce qui était attendu depuis si longtemps va maintenant se réaliser. Le baptême que prône Jean est un rite unique, non renouvelable, qui va au-delà de la purification extérieure ; il  est signe d’une purification intérieure qui prépare au pardon des péchés, mais n’a pas encore le pouvoir de le donner. Quelle œuvre gigantesque : la construction d’une voie à travers le désert ! La conversion des cœurs !
     
    « Tout homme verra le salut de Dieu »
    Il faut relever que saint Luc cite plus longuement que les autres évangélistes le texte prophétique d’Isaïe 40, en allant jusqu’au verset 5 : «  et tout homme verra le salut de Dieu ». La portée universelle de l’évènement se trouve ainsi affirmée. La promesse du salut n’est pas réservée à Israël. Le message s’adressera à tous les hommes, afin de les sauver tous. Saint Bernard nous donne quelques pistes pour rencontrer le Seigneur : « Point n’est besoin pour toi, ô homme, de traverser les mers (Dt 30-13), de pénétrer les nuées (Si 35-21), de franchir les alpes. Elle n’est pas longue, dis-je, la voie qui t’est montrée (cf 1 R 19, 7) : avance jusqu’à toi-même pour rencontrer ton Dieu. « Proche », en effet, « est la parole, dans ta bouche et dans ton cœur. » (Rm 10-8). Avance jusqu’à la repentance profonde du cœur et jusqu’à la confession que prononce la bouche (Rm 10-10), pour sortir au moins du fumier de ta conscience misérable. Car pour le créateur de la pureté, il serait indigne de pénétrer là-dedans. Voilà ce qu’on peut dire de cette venue par laquelle il daigne éclairer de sa présence invisible l’esprit de chacun. »

    Le temps du salut commence. Le Seigneur le prépare pour toute l’humanité. L’annonce prophétique de Siméon va se réaliser : « Une lumière pour l’illumination des païens » (2, 32). Jean prêche la pénitence, mais il est en même temps messager de joie. Ouvrons-nous à la présence du Christ afin qu’il détruise tous les obstacles qui nous séparent de lui. L’Avent est le temps de l’Espérance et de la Joie !

      

     

     

     

     

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12-01-2016 - LES NOCES DE CANA

  • 2e dimanche du temps ordinaire - année C - 17 janvier 2016
  • LES NOCES DE CANA

    2e dimanche du temps ordinaire -année C - 17 janvier 2016

    Jean 2, 1-11

    C’est par le miracle de Cana que Jésus, dans l’Evangile de Jean, inaugure son ministère. Saint Jean précise que ce premier signe de Jésus entraîna la foi des disciples. Nous nous demandons alors de quelle manière rendre présente au milieu du monde qui nous entoure, la gloire du Seigneur. Comment donner aux autres, sinon la foi, du moins envie de croire ? Même ceux que la vie a comblés, même les plus généreux d’entre nos frères incroyants éprouvent un jour qu’il leur manque quelque chose ; savons-nous leur révéler le Christ qui peut seul satisfaire leur besoin d’Absolu ? Avons-nous la délicatesse de la Vierge Marie pour percevoir les besoins des gens qui nous entourent, et pour chercher à y répondre ?

    Depuis longtemps, le peuple attend que Dieu se manifeste, il est déçu dans son espérance. Voici plusieurs siècles qu’aucun prophète, aucun sage ne s’est levé ; l’âme du peuple attend, désire, appelle… Elle n’a pour s’abreuver que la religion formaliste des pharisiens. Dans la première lecture, Isaïe décrit la nation d’Israël comme l’épouse bien-aimée de Dieu. En participant à la joie des noces de Cana, Jésus reprend à son compte ce symbole biblique : il est le véritable Epoux, Sauveur de son peuple.

    Début et fin de la mission de Jésus
    Le récit de ce premier miracle de Jésus présente une série de parallélismes avec la fin de sa mission terrestre. Ces divers parallélismes aident à saisir en profondeur la richesse de significations du miracle de Cana. Jean construit son récit des débuts de la vie publique de Jésus, comme il le fait pour la période finale : les évènements sont condensés en une semaine, référence implicite aux sept jours de la création. C’est le septième jour de la semaine inaugurale que se situe l’épisode de Cana, signe du salut messianique qui est une nouvelle création, mais c’est aussi le troisième jour à partir du départ de Jésus de la Judée. La Résurrection est en filigrane. Ensuite le premier miracle de Jésus a consisté à changer l’eau en vin ; son dernier miracle à changer le vin en son sang. Le premier miracle est accompli pour célébrer des noces humaines ; le dernier pour célébrer la Nouvelle Alliance, les noces divines de Dieu et de l’humanité. A Cana, la mère de Jésus est mentionnée pour la première fois par l’évangéliste saint Jean ; elle ne le sera qu’une seconde et dernière fois au pied de la croix, et Jésus s’adressera à sa mère dans les mêmes termes qu’à Cana. A Cana, Jésus parle pour la première fois de son heure. Cette heure sera celle de sa Passion et de sa glorification.

    Le signe du vin
    « Il y avait là six jarres de pierre pour les ablutions rituelles des juifs… »
    Ces vastes urnes permettaient aux invités de se laver les mains avant le repas, geste de purification rituelle obligatoire. L’une ou l’autre de ces urnes servait sans doute pour le «lavage de coupes, cruches et plats d’airain », dit Marc évoquant les observances des pharisiens (Mc 7, 4). Après usage, elles étaient vidées de leurs eaux. Jésus les fait remplir à nouveau jusqu’au bord. Or selon les prophètes, l’ère messianique devait naître sous le signe de l’abondance, symbole de la richesse des biens spirituels que ce temps inaugurerait. Le miracle de Cana est un signe messianique. Le vin est dans l’Ecriture signe de joie. Il est précisément symbole de la joie messianique, elle même anticipation de la félicité éternelle souvent figurée par un banquet dans le Royaume de Dieu. L’eau changée en vin n’est pas n’importe quelle eau : c’est l’eau des purifications rituelles des juifs. Jésus signifie que cette eau est désormais inutile, elle est remplacée par le vin, signe de salut et présage d’un autre  vin changé en sang qui purifiera infiniment mieux que l’eau lustrale : il sera versé pour la rémission des péchés.

    Le signe de l’Alliance
    Cette étrange « absence » des mariés dans une noce oblige le lecteur à dépasser le plan purement humain. Des mariés, on ne saura rien. La présence de Jésus aux noces de Cana revêt une portée théologique : c’est en termes d’épousailles et d’amour conjugal que les prophètes avaient évoqué l’Alliance de Dieu et de son peuple. Lorsqu’à ses apôtres Jésus donnera le vin eucharistique, il proclamera ce vin le signe d’une nouvelle Alliance. Saint Paul parlera en termes d’amour conjugal de l’union du Christ et de son Eglise ; et l’Apocalypse célèbrera les « noces » éternelles de l’Agneau et du peuple de Dieu, figuré par la Jérusalem céleste. Avec Jésus, l’Epoux est là. Le vin est revenu !

    Mère et Fils
    Marie se montre attentive aux autres. « Ils n’ont pas de vin » dit-elle à Jésus. Elle ne dit pas : « ils n’ont plus de vin », car le vin dont il manque est le vrai vin, le vin messianique. La réponse de Jésus à sa mère est littéralement : « Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? » Cette formule hébraïque est une mise à distance : sa mère est invitée à dépasser sa seule maternité charnelle pour naître comme disciple. Elle doit devenir le modèle de la femme croyante. Du haut de la croix, Jésus reprendra la même expression : « Femme, (voici ton fils »). Il lui demandera d’élargir ses sentiments maternels, de les transformer en ceux d’une maternité spirituelle. A la réticence de son fils, Marie répond par un acte de foi en lui : « Faites tout ce qu’il vous dira. » Marie a cru en son Fils avant le miracle ; les disciples croiront après le miracle. Alors Jésus s’incline devant l’admirable foi de sa mère. La tradition chrétienne a souligné la puissance d’intercession de Marie, sa présence attentive et son souci maternel des autres.

    Le signe attendu
    Jésus a changé l’eau en vin, puis plus tard, le Jeudi Saint, le vin est devenu son propre sang. Si la manière de vivre de ceux qui sont baptisés dans l’Esprit, changeait radicalement - comme cette eau, comme ce vin - alors ce serait un témoignage décisif rendu au Christ Sauveur. Voici le signe attendu. Dans l’ensemble, il faut le reconnaître, nous changeons peu, car il faut croire le changement possible. Quelque chose s’accomplit au baptême et chaque sacrement en accroît en nous les effets. D’innombrables chrétiens seraient tout différents s’ils prenaient conscience de la puissance formidable de la vie qu’ils ont reçue. Si nous changeons peu, c’est aussi parce que, pratiquement, nous n’avons guère envie de changer. Les habitudes sont trop enracinées. Mais qu’est-ce qui va changer dans nos lieux de vie si nous ne croyons pas que nous pouvons changer, et si nous ne voulons pas changer ? Car voilà les deux déficiences graves à quoi se heurte la conversion. Nous pouvons alors nous tourner vers la Vierge Marie, en lui demandant de nous convaincre pour que nous consentions au miracle, puisque ce miracle-là dépend de nous !

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14-02-2016 - REVENIR SUR TERRE

  • 2e dimanche du carême - année C - 21 février 2016
  • REVENIR SUR TERRE

    2e dimanche de carême - année C - 21 février 2016

    Luc 9, 28b - 36

    Sur la route de Jérusalem, où la tentation vient d’être rencontrée, où Jésus annonce sa Passion, voici l’épisode de la Transfiguration qui nous introduit au cœur même du mystère de Jésus. Fils de Dieu depuis notre baptême, nous portons le même germe de résurrection que Jésus. Cette espérance de la résurrection transfigure-t-elle notre vie ?

    Dimanche dernier, nous avons entendu le récit du séjour de Jésus au désert et des tentations qu’il y subit. Nous avons eu la révélation de notre affrontement au mal, des tentations qui seront les nôtres durant ce carême et durant notre vie. Aujourd’hui le récit de la Transfiguration montre que dans notre temps de misère, au sein même de nos luttes et de nos souffrances, la Gloire de Dieu est déjà à l’œuvre construisant patiemment l’homme ressuscité que nous serons un jour. Non seulement la Transfiguration nous rassure sur la personne et l’œuvre du Christ, mais elle nous apprend le sens de notre histoire, elle nous fait découvrir l’orientation profonde de notre vie et ce qui s’y passe réellement. En ce sens, elle est porteuse d’Espérance.

    Prière sur la montagne
    La montagne est volontiers, dans les Ecritures, associée à une notion de transcendance. Sur le Mont Sinaï, Moïse avait eu la Révélation du Dieu de l’Alliance et avait reçu les tables de la Loi, cette Loi qui devait éduquer progressivement le peuple de l’Alliance à vivre dans l’amour de Dieu et des frères ; sur une haute montagne, Elie avait eu la Révélation du Dieu de tendresse dans la brise légère. Moïse et Elie, les deux colonnes de l’Ancien Testament. Sur la montagne de la Transfiguration, Pierre, Jean et Jacques, les colonnes de l’Eglise ont la révélation de la divinité de Jésus. Saint Luc est le seul évangéliste à mentionner la prière de Jésus à ce moment, comme il est seul à l’avoir indiquée lors du baptême par Jean. Dans l’un et l’autre cas, le Père a répondu en termes presque identiques. La prière de Jésus est si intense que son visage en est irradié ; plus encore, son vêtement devient d’une blancheur éclatante. Ainsi l’évangéliste situe la Transfiguration au cœur de la vie intérieure de Jésus lui-même ; il ne la reçoit pas de l’extérieur, sa véritable personnalité se révèle alors sans voile.

    Moïse et Elie
    « Deux hommes s’entretenaient avec lui. » Saint Luc fait visiblement allusion à la Loi mosaïque qui n’admettait la véracité d’un fait que si deux hommes au moins en avaient été témoins (Dt 19,15). Moïse et Elie avaient rencontré Dieu sur la montagne sainte ; l’un et l’autre passaient, selon la tradition, pour avoir été enlevé mystérieusement auprès de Dieu. Elie avait été enlevé sur un char de feu sous les yeux de son disciple Elisée (2 R 11-12) ; quant à Moïse, nul n’avait jamais retrouvé sa tombe (Dt 34, 5-6). Moïse représente plus particulièrement la Loi et Elie, les prophètes, mais par delà cette figuration, ils sont surtout la caution messianique par excellence.  « Ils s’entretenaient de son départ, littéralement de son « exode » qui se réaliserait à Jérusalem. » Le mot « exode » suggère que Jésus est le nouveau Moïse qui va libérer les hommes de la servitude et conduire le nouvel Israël vers le Royaume de Dieu à travers le passage par sa mort et sa résurrection. Au moment où Jésus entame la plus difficile partie de sa mission, il reçoit un réconfort exceptionnel. Le douloureux chemin qu’il va parcourir le conduira à la gloire, à cette gloire qu’il possédait avant son Incarnation et dont il retrouve alors quelque éclat.

    Pierre, Jean et Jacques
    Ce sont les mêmes apôtres dont Jésus avait fait les témoins de la résurrection de la fille de Jaïre, afin qu’ils saisissent précisément le lien entre transfiguration et résurrection. Ce sont eux aussi que Jésus emmènera à l’écart, au jardin des Oliviers où ils seront alors les témoins de son agonie ; il veut en quelque sorte les conforter à l’avance. Pendant que Jésus priait, les disciples « succombaient au sommeil ». Le fait se reproduira précisément à Gethsémani. Sommeil naturel sans doute, à moins qu’il ne soit l’un de ces sommeils qui marquent la distance entre l’homme et le mystère de Dieu, comme le sommeil d’Abraham (1ère lecture) ou celui d’Adam. En se réveillant ils virent la gloire de Jésus. Pierre et ses compagnons qui auront la difficile tâche de prêcher un Christ crucifié entre deux brigands, contemplent en ce moment ce même Jésus, glorifié, entre les deux plus illustres personnages de l’histoire d’Israël. La Transfiguration est l’antithèse du Golgotha. Pierre propose de dresser trois tentes. Peut-être songe-t-il à la fête des Tentes qui signifiait, symboliquement, l’attente messianique. Pendant cette fête, on vivait sous des tentes pendant huit jours, et on attendait, on implorait une nouvelle manifestation de Dieu qui se réaliserait par l’arrivée du Messie. Mais l’événement le dépassait. Pierre se croyait en Paradis et oubliait quelque peu ses compagnons demeurés dans la plaine...

    « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ! »
    Survint la nuée qui les couvre de son ombre, comme la Nuée qui tant de fois dans l’Ancien Testament a manifesté la présence divine, tout en la voilant. Une voix céleste se fait entendre, à leur adresse, une voix qui proclame comme au moment du baptême la filiation divine de Jésus, son élection par le Père : Jésus est le Fils bien-aimé de Dieu. La voix qui proclame la filiation divine de Jésus ajoute une pressante injonction : « Ecoutez-le ! » On peut y voir une allusion au « Shema Israël » premiers mots de la grande prière juive : « Ecoute Israël… » La révélation est pour les disciples, pour nous. Comme l’écrit le pape saint Léon le Grand, dans son sermon 51 : « Qu’il s’agisse de pratiquer les commandements ou de supporter l’adversité, la voix du Père que nous avons entendue tout à l’heure doit retentir sans cesse à nos oreilles : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour, écoutez-le ! »
    En montant à Jérusalem, Jésus ne fait rien d’autre que d’ouvrir le chemin pour passer au Père, en un nouvel exode. C’est du même cheminement qu’il parlera en éclairant les compagnons d’Emmaüs : « Ne fallait-il pas pour le Christ souffrir ceci, et entrer ainsi dans sa gloire ? »(24, 26)

    De même que l’amour de Dieu enveloppait Jésus aussi bien au Calvaire qu’à la Transfiguration, de même l’amour de Dieu nous accompagne dans les vicissitudes de la vie. Il nous faut apprendre à regarder les visages des hommes. Au delà de leurs joies et de leurs tristesses, il y a l’amour de Dieu qui les a créés pour qu’ils soient bientôt des visages de gloire. Que l’Amour de Dieu, Père de Jésus-Christ et notre Père, transfigure nos visages et nos cœurs !

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14-03-2016 - LA MISERIOCORDE DIVINE

  • Dimanche des Rameaux et de la Passion - année C - 20 mars 2016
  • LA MISERICORDE DIVINE

    Dimanche des Rameaux et de la Passion - année C - 20 mars 2016

    Luc 22, 14 à 23, 56

    Avec Jésus triomphalement accueilli à Jérusalem, nous entrons aujourd’hui dans la grande semaine liturgique, la semaine sainte. Nous allons revivre les évènements de la vie du Christ, depuis l’institution de l’Eucharistie, jusqu’à sa Résurrection à l’aube du jour de Pâques. C’est ce passage du Christ à travers la mort vers la vie de ressuscité, c’est notre propre passage par le baptême et notre communion au Christ par l’Eucharistie que nous allons revivre durant cette semaine sainte.

    En cette année sainte du Jubilé de la Miséricorde, la longueur de cet Evangile ne me permettant pas de tout commenter, j’ai choisi d’approfondir plus particulièrement le passage qui nous montre le mieux la Miséricorde de Dieu, manifestée en Jésus-Christ (Luc 23, 34-43).

    « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ».
    Luc est le seul des évangélistes à nous transmettre cette imploration de Jésus en faveur de ses bourreaux, et de tous ceux qui ont manœuvré pour le conduire à cette mort. Jésus avait enseigné d’aimer ses ennemis et il nous fait dire dans le Pater que « nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Jésus offre son exemple aux chrétiens et en particulier aux martyrs. En Actes 7, 60, Etienne, lapidé, prie pour ses bourreaux « Seigneur ne leur compte pas ce péché ». Face à l’amour et au pardon, Luc brosse le tableau de la haine et de la vengeance. Les détails qu’il donne ne sont pas anecdotiques ; on lit en filigrane les textes prophétiques : celui de Zacharie (12, 10) « Ils contempleront celui qu’ils ont transpercé » et le psaume 22, longue prière du juste souffrant. On y lit : « Eux, ils me regardent, ils m’observent. Ils se partagent mes habits ; ils jettent au sort mon vêtement (18, 19) « Et moi, opprobre des humains… Tous ceux qui me voient se moquent de moi. Ils ricanent… Il s’en est remis à Yahvé, qu’il le délivre puisqu’il est son ami ! » (7,9). « Lui qui n’a pas commis de péché (I P 2- 22), nous dit saint Bernard, il écouta patiemment les torts dont les autres le chargeaient ; et pour se réconcilier les pécheurs il supporta d’immenses souffrances. » (Sermon IV Avent, 7). Jésus livré à notre volonté, à nos histoires, les sauve en les faisant rentrer en grâce. « Ils ne savent pas ce qu’ils font » : sont-ils irresponsables ? Non. Jésus prie pour des hommes responsables, mais inconscients - et par là aussi, coupables - de ce qui se joue dans cette exécution. Luc entend nous manifester que nous sommes dépassés, dans nos propres culpabilités, par le poids des histoires où nous sommes engagés. Dans deux discours des Actes des Apôtres, Pierre (Ac 3, 15-17) et Paul (13, 27) signaleront la même ignorance coupable.

    Le bon larron
    L’épisode du bon larron est lui aussi propre à saint Luc. Jésus exerce son ministère de miséricorde jusqu’au dernier moment. A l’humilité de celui qui se reconnaît pécheur, au mouvement de son cœur, répond immédiatement la grâce de la lumière. Le bon larron reconnaît en Jésus sa messianité royale. Il se tourne vers lui et - seul dans tout l’évangile ! - ose l’appeler simplement : « Jésus » du nom que lui a donné Dieu dès avant sa conception (1, 31). Sa supplique « Souviens-toi de moi » est le début de la prière juive des mourants : « Seigneur, souviens-toi de moi ». Jésus lui répond : « Vraiment je te le déclare. Aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis. » L’affirmation de Jésus est solennelle : vraiment, amen. « Aujourd’hui » est un vocable qui est toujours lié chez cet évangéliste à l’idée de salut. Il manifeste l’actualité de la venue de Jésus comme Sauveur. Le paradis, dans les croyances du judaïsme évoquait un lieu de félicité où les justes, après leur mort, attendaient la résurrection. Jésus fait comprendre au bon larron que c’est lui désormais qui accueille les justes et les introduit « au paradis ». Il faut noter que le Seigneur promet au bon larron qu’il sera avec lui au paradis. C’est la place du disciple, d’être avec Jésus. Avec lui sur la croix, avec lui au paradis… Même le pire des brigands, à partir du moment où il s’abandonne et accepte de recevoir le don du pardon et de la vie : « Jésus, souviens-toi de moi… » (Lc 23, 42). Pourrait-il y avoir plus belle annonce de la victoire de la Croix, du salut et de la vie qu’elle apporte ? La mort du chrétien est réunion au Christ. Dans les Actes, saint Luc montrera Etienne, dès avant sa lapidation, « contemplant les cieux ouverts ». (Ac 7, 56).

    Contempler, regarder, méditer, prier devant la Croix du Christ, telle est la condition pour, non pas comprendre, mais reconnaître avec son cœur, percevoir avec son âme, l’amour de Dieu dans le don du Crucifié, l’amour de Dieu sauvant les détresses des hommes dans la détresse du Christ, l’amour de Dieu semant la miséricorde et la paix, l’amour de Dieu acceptant la mort pour faire triompher la vie.

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12-04-2016 - UNE HISTOIRE D'AMOUR

  • 4e dimanche de Pâques - année C - 17 avril 2016
  • UNE HISTOIRE D’AMOUR

    4e dimanche de Pâques - année C - 17 avril 2016

    Jean 10, 27-30

    En cette troisième année du cycle liturgique, nous lisons la troisième et dernière partie de la parabole du bon Pasteur. « Mes brebis écoutent ma voix ». Nous n’avons pas opté une fois pour toutes pour Jésus-Christ. Ce choix est à renouveler quotidiennement. Avons-nous écouté sa voix ? L’avons-nous suivi là où il nous appelait ? Comment devenir une brebis du Seigneur ?

    La parabole du Bon Pasteur se situe dans le cadre de la controverse qui oppose Jésus aux pharisiens. A la question piège des Juifs du Temple : « Dis-nous ouvertement si tu es le Messie » (Jn 10, 11), Jésus répond par l’image messianique (cf. Ez. 34, 12) qu’il leur a donnée déjà (Jn 10, 11). Ici, il ne parle que des « brebis qui écoutent sa voix. »

    Qui est Jésus ?
    Jésus se trouve dans l’enceinte du Temple, sous le portique de Salomon. Les Juifs font cercle autour de lui et lui demandent de leur dire ouvertement s’il est le Messie. On célèbre à Jérusalem la fête de la Dédicace du Temple. Or, au cours de la fête de la Dédicace, on lisait le chapitre 34 d’Ezechiel. Le prophète invective les mauvais bergers d’Israël qui ont conduit la nation à sa perte et annonce que Dieu prendra lui-même en main le soin de son troupeau : « Ainsi parle le Seigneur : Voici que j’aurai soin moi-même de mon troupeau… C’est moi qui ferai paître mes brebis…etc… » (Ez 34, 11-16). Ezechiel rédige cet oracle après la catastrophe de 597 avant Jésus-Christ, date de la première prise de Jérusalem par les Babyloniens. Et voici que Jésus pour toute réponse à leur question, s’identifie avec le pasteur divin promis par Ezechiel. Les Juifs vont alors s’élever vivement contre cette prétention de Jésus, au point de vouloir le lapider, comme cela est indiqué aussitôt après ce passage de l’évangile.

    « Mes brebis écoutent ma voix »
    Ecouter, c’est l’attitude des disciples. Jésus oppose cette attitude à celle de ses adversaires. Il leur avait dit précédemment : «  Celui qui est de Dieu écoute les paroles de Dieu, et c’est parce que vous n’êtes pas de Dieu que vous ne m’écoutez pas » (Jn 8, 47). Nous découvrons ce paradoxe : ceux qui posent à Jésus la question de son identité sont incapables d’entendre la réponse et ceux qui sont capables d’entendre la réponse, n’ont pas besoin de poser la question. Si les juifs étaient capables d’entendre, la réponse, ils l’auraient déjà trouvée, ils la vivraient. Poser la question comme ils le font les rend incapables de saisir la réponse, car ils se préparent à la critiquer. Les brebis par contre ne posent pas la question. Elles sont dans une autre mentalité. Jésus les décrit ainsi : « Elles écoutent et elles me suivent. »

    « Je les connais et elles me suivent »
    L’insistance de Jésus est manifestement sur la relation : le berger est le véritable berger lorsqu’il « connaît » ses brebis, qu’il les aime ( connaître, dans la Bible, implique aimer ) ; et les brebis « connaissent » le vrai berger à sa voix qui leur dit son amour pour elles (cf Jn 10, 3-4). A l’inverse, le mercenaire n’a pas de relation personnelle (Jn 10, 5), il ne travaille que pour le salaire (10, 13). Si les brebis reconnaissent leur vrai pasteur à sa voix, c’est non seulement à cause de sa parole mais aussi à cause des œuvres qu’il fait pour elles, ces œuvres qui leur donnent la vie (Jn 10, 28) . La plus haute œuvre sera le don qu’il leur fait de sa propre vie, la libre acceptation qu’on la lui prenne pour le salut de ses brebis (Jn 10, 15-18).

    « Je leur donne la vie éternelle »
    Nous touchons ici la pointe de la parabole qui est sa résonnance pascale. Jésus peut communiquer à l’homme sa vie divine parce qu’il va donner sa vie pour ses brebis. « Jamais elle ne périront ». Aucune puissance adverse ne pourra défaire cette union et cette intimité du pasteur et de ses brebis, parce que cette relation est fondée sur celle même qui relie Jésus à son Père. Si intime et indissociable que soit l’union du Père et du Fils, elle n’est pas une fusion mais une communion. Jean maintient toujours la distinction des personnes. « Le Père et moi, nous sommes un ». La révélation de Jésus atteint ici un sommet. Pour les Juifs qui l’entendent, elle est scandaleuse au point de vouloir lapider Jésus pour blasphème.

    Dans l’Eglise
    Nous constatons l’importance des relations personnelles : entre les brebis et leur pasteur, entre Jésus et son Père, entre le Père et les brebis. Dans tout cet échange d’amour, il y a réciprocité. Nous sommes loin de l’image du troupeau bêlant, qui suit le berger sans savoir pourquoi ni où il l’emmène. La portée ecclésiale de la parabole est évidente. Les chrétiens sont ces brebis qui trouvent dans le Christ leur salut et l’abondance de la vie surnaturelle ; par lui ils sont indéfectiblement unis au Père et le seront à jamais. Jésus a confié la charge de pasteur à celui qu’il établissait ici bas comme son vicaire, comme le chef de l’Eglise qu’il fondait. « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise » (Mt 16, 18). « Pais mes agneaux, pais mes brebis » (Jn 21, 15-17). C’est dans l’Eglise fondée par Jésus et où ne cesse de retentir la Parole de Dieu que nous continuons pleinement à être rassemblés, conduits et gardés.

    Relisons toute la parabole du Bon Pasteur en nous laissant pénétrer par la tendresse divine dont elle témoigne, par la Miséricorde de Celui qui a donné sa vie pour nous.

     

     

     

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11-05-2016 - FIDELITE

  • Fête de la Pentecôte - année C - 15 mai 2016
  • FIDELITE

    Fête de la Pentecôte - année C - 15 mai 2016

    Jean 14, 15-16 . 23b-26

    Aimer s’exprime par la fidélité aux commandements. Plusieurs fois, commandements et amour sont mis en rapport et chaque fois une présence divine est promise. Ainsi à travers cette mention de la présence divine auprès des disciples, l’Eglise peut vivre sa fidélité en aimant et en observant les commandements. Cette fidélité n’est possible que par le don du Défenseur, l’Esprit de Vérité. Sommes-nous attentifs à la présence de l’Esprit Saint dans notre vie quotidienne ?

    Ce texte de saint Jean est tiré du discours d’adieu adressé par Jésus à ses disciples, après la Cène. Les voyant bouleversés à l’annonce de sa mort prochaine, Jésus les réconforte en leur faisant deux promesses : la première est de revenir les chercher (Jn 14, 3). La seconde est celle de l’envoi de l’Esprit qui sera une autre forme de sa présence ; il ne les laissera pas seuls, abandonnés à eux-mêmes.

    Fidélité dans l’amour
    Cette seconde promesse, deux fois exprimée, est chaque fois précédée d’une demande de Jésus à ses disciples de fidélité à son amour. « Si vous m’aimez, vous resterez fidèles à mes commandements ». Jésus met l’accent sur l’observance dans l’amour. Toute la tonalité du christianisme est incluse dans cette orientation donnée par le Christ à la loi nouvelle : une loi qui n’est pas imposée du dehors, qui est acte d’amour et appelle de ce fait la réciprocité divine. Aimer Jésus, c’est garder ses commandements qui rendent sa volonté présente pour nous, même en son absence. Le disciple doit obéir à Jésus, comme Jésus obéit au Père. La marque de l’amour du disciple est l’obéissance, comme l’obéissance est la marque filiale dans l’amour de Jésus pour le Père. Mais continuer les œuvres de Jésus ou obéir à ses commandements, cela suppose une assistance venue de Dieu. Jésus va prier d’envoyer cette aide divine qu’il nomme l’Esprit.

    Fidélité à la Vérité
    L’Esprit n’est pas seulement lié à l’amour, il est lié à la vérité. « Le Père vous donnera un autre défenseur. » En grec, « paraclet » veut dire celui qui est « appelé à côté de quelqu’un » pour lui venir en aide (assistant, avocat, défenseur). Par ces mots, Jésus définit à la fois sa mission et celle de l’Esprit Saint. Il est venu pour être notre avocat et non notre juge, l’Esprit poursuivra cette œuvre. Saint Jean écrit dans sa première épître : « Si quelqu’un vient à pécher, nous avons comme avocat auprès du Père Jésus-Christ le Juste. C’est lui qui est victime de propitiation pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier. » (2, 1-2). Le mot « défenseur » garde ici son acception juridique, car le quatrième Evangile prend souvent l’aspect d’un procès engagé entre Jésus et le monde, le mot « monde » ayant une signification péjorative. L’Esprit est Esprit de Vérité par opposition à l’esprit du monde qui est mensonge. Dans ce passage de Saint Jean, il s’agit du procès des disciples accusés après le départ de Jésus pour leur fidélité à sa Personne. Que l’Esprit soit l’autre Défenseur signifie qu’il remplace Jésus auprès de nous. Mais il ne faut pas imaginer l’Esprit comme un avocat tenant une plaidoirie pour son client, dans la ligne des pratiques judiciaires gréco-romaines. Il semble que, dans le monde judiciaire juif, l’avocat avait plutôt pour rôle de se tenir à côté de son client pour l’assister et le conseiller au fur et à mesure ; mais c’était le client qui devait parler lui-même quand il était accusé. L’avocat encourageait le client et guidait son discours. De fait, assumant le rôle de Défenseur, l’Esprit de Vérité ne parle pas.

    L’Esprit Saint, pour toujours
    La première caractéristique de l’Esprit indiquée dans ce passage d’Evangile est qu’il restera avec les disciples pour toujours, en s’inscrivant dans l’absence de Jésus. Il sera toujours disponible pour assister et conseiller les disciples, les exhorter et les raffermir, mais à l’intérieur d’eux et de manière silencieuse et invisible. Sans le voir, les disciples le connaissent pourtant de manière implicite et intuitive, puisqu’il demeure auprès d’eux et en eux. Demeurer, c’est l’acte même de l’amour, choisir de venir demeurer auprès de l’autre et même en lui. L’Esprit qui est désigné par le mystère de l’intériorité est celui qui fait demeurer Dieu en nous. L’Esprit n’enseigne pas en tenant un nouveau discours, mais en faisant que le disciple lui-même se ressouvienne. Lui qui assiste et conseille les disciples de l’intérieur, il ranime en eux l’amour permettant d’observer et de garder les paroles et commandements de Jésus. L’Esprit est la mémoire du cœur. C’est en ravivant la fidélité des disciples au Maître qu’il en fait des témoins authentiques. L’objectif de l’Esprit est de faire des disciples des témoins. La promesse dépasse les seuls disciples ; elle s’adresse, à travers eux, à l’Eglise, depuis ses débuts jusqu’à la fin des siècles : « Le Défenseur sera pour toujours avec vous. » Il assurera la double fidélité de l’Eglise à l’Amour et à la Vérité. C’est la présence continue et active de l’Esprit de Dieu dans l’Eglise qui y maintient la Vérité et lui fait porter ses fruits. Dans un sermon pour la Pentecôte, Saint Bernard présente l’Esprit comme force pour faire le bien : « Or pour ce qui est de faire le bien, qu’est-ce que l’Esprit de bonté accomplit en nous ? Sans doute possible, il avertit, il met en mouvement et il enseigne. Oui, il avertit la mémoire, il enseigne la raison et met en mouvement la volonté. Car ces trois facultés constituent la totalité de notre âme. »

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14-06-2016 - "POUR VOUS, QUI SUIS-JE ?"

  • 12e dimanche du temps ordinaire - année C - 19 juin 2016
  • « POUR VOUS, QUI SUIS-JE ? »

    12e dimanche du temps ordinaire - année C - 19 juin 2016

    Luc 9, 18-24

    « Et vous que dites-vous ? Pour vous qui suis-je ? » Si le Christ revenait parmi nous, quelle réponse lui donneraient les hommes d’aujourd’hui ? Quelle réponse personnelle lui donnerions-nous ? Le reconnaîtrions-nous tel qu’il veut être reconnu ?

    Saint Luc place aussitôt après le récit de la multiplication des pains celui de la profession de foi de Pierre et la première annonce par Jésus de sa Passion. Après la multiplication des pains, signe nettement messianique, Jésus estime que le moment est venu de sonder la pensée des apôtres à son sujet et de les faire pénétrer plus avant dans le mystère de sa personne et de sa mission.

    Profession de foi de Pierre
    Saint Luc commence par apporter une précision d’ordre spirituel : Jésus priait à l’écart lorsque ses apôtres le rejoignirent. L’évangéliste mentionne toujours la prière de Jésus dans les moments importants. La première question de Jésus : «  Qui dit-on que je suis ? » est d’ordre informatif. Cela n’engage personne en profondeur. Elle n’est que le tremplin pour la seconde question qui, seule, est importante : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Il ne s’agit plus de répondre sur ce que l’on sait, mais sur ce que l’on croit. Jésus provoque ses amis à se situer personnellement et en profondeur par rapport à lui. Nous pouvons noter la pédagogie très fine de Jésus : il commence par une question générale, extérieure, une simple demande d’information… Et brusquement arrive la vraie question : et vous ?
    La question générale est celle d’Hérode : « Quel est-il, celui-ci, dont j’entends dire de telles choses ? » (Lc 9, 7-9). La réponse des apôtres est la reprise exacte des propos rapportés à Hérode-Antipas qui s’interrogeait sur la personnalité de Jésus : « il était perplexe car certains disaient que Jean était ressuscité des morts, d’autres qu’Elie était apparu, d’autres qu’un prophète d’autrefois était ressuscité » (Lc 9, 7-9). Que Jean-Baptiste revive en Jésus, l’idée est étrange. Par contre, le retour d’Elie comme précurseur du Messie est une croyance bien attestée, appuyée d’ailleurs par un texte de Malachie : « Voici que moi je vous envoie le prophète Elie avant que vienne le jour de Yahvé… » (Ml 3, 23). Quant à d’autres prophètes des anciens temps qui seraient revenus parmi les hommes, certains passages des Ecritures pourraient suggérer Jérémie. Matthieu dans le texte parallèle à celui-ci le cite. Bref, la foule s’égare entre ces différentes hypothèses. Jésus voulant alors tester la foi de ses apôtres leur dit : « Et vous que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Pierre répond au nom des Douze : « Le Messie de Dieu. » Et Jésus aussitôt de leur interdire de révéler à qui que ce soit cette identité. Les foules se font une idée du Messie qui n’est pas juste ; la véritable figure du Messie, Jésus va la dévoiler à ses apôtres pour la première fois : c’est celle d’un Messie souffrant.

    Le Messie, Serviteur souffrant
    « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté… qu’il soit tué et que, le troisième jour, il ressuscite. » A chacune des prophéties de sa Passion (il y en aura deux autres), Jésus joindra la mention de sa Résurrection. « Il faut ». La nécessité qu’évoque Jésus n’est pas celle d’une fatalité : c’est une nécessité d’ordre théologique, de plan divin. La Passion n’est pas un accident qui sera réparé par la Résurrection, elle fait partie du mystère du salut des hommes. Jésus ne donne pas d’autre explication que cet « Il faut ». Aux disciples d’Emmaüs, il dira de même : « Il fallait ». Tant que la relation à Jésus-Christ demeure prisonnière des idées humaines que l’on peut avoir du Messie, de nos désirs, de nos sentiments personnels ou des idées reçues, nous ne pouvons pas recevoir de lui la révélation de ce qu’il est réellement et de ce qu’il attend de ses disciples. « Tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu mais celles des hommes ! » ajoute Jésus à l’invective lancée à Pierre (Mt 16, 23). Si nous consentons à sortir de nous-mêmes pour entrer dans la vraie relation vitale, existentielle, avec le Christ, alors nous découvrirons le Serviteur, le Serviteur souffrant qu’annonçait Isaïe. Alors nous l’entendrons nous dire : « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive… » C’est bien cela qui nous fait peur… Il n’est pas le Messie dont nous rêvions. Il est le Serviteur, qu’on ne rejoint qu’en servant ses frères et en donnant sa vie…
    « Par conséquent, tous, autant que nous sommes, qui suivons notre Tête, tout au long de ce jour où nous avons été modelés (Gn 2, 7) puis rachetés, ne cessons pas de faire pénitence, ne cessons pas de porter notre croix (Lc 9, 23) avec persévérance, comme lui-même a persévéré sur la croix, jusqu’à ce que l’Esprit nous dise de nous reposer de nos peines (Ap 14, 13). » (Saint Bernard ).

    Un enseignement pour tous
    Le paragraphe final se situe dans la logique de ce qui précède mais non dans la vraisemblance, car il n’y avait pas de foule autour de Jésus lorsqu’il a révélé à ses apôtres son destin de douleurs ; il n’y avait pas de foule dans cet endroit « à l’écart », où Jésus s’était retiré pour prier. Mais Jésus associe ses disciples - et par-delà eux tous ceux qui « veulent marcher à sa suite. » - à cette voie de renoncement et de souffrance. L’appel concerne tout homme : « Si quelqu’un veut venir derrière moi… » Suivre Jésus n’est pas un privilège réservé à une élite, mais une invitation universelle à entrer avec lui dans son chemin vers le Père. « Porter sa croix chaque jour », ce n’est pas marcher à la mort chaque jour, ce n’est pas s’avancer sur la route de l’ultime supplice. En revanche il arrive qu’on traverse chaque jour des angoisses, des difficultés, peut-être des drames, qui font connaître chaque jour une sorte de mort. Devenue quotidienne, la croix est moins décisive, mais elle ne suppose pas moins de fidélité, de patience, d’obstination à suivre Jésus. Renoncer à soi-même, n’est pas une démission, un refus d’être soi-même ; c’est recevoir sa vie comme une grâce sur laquelle on ne met pas la main, et porter chaque jour son poids d’épreuves et de contradictions. En effet, on ne « sauve » pas sa vie comme on sauve sa peau, en cherchant à s’en tirer par soi-même ou à échapper à tout prix à la souffrance et à la mort. Il s’agit plutôt d’abandonner toute suffisance pour trouver en Jésus sa seule et unique raison de vivre. Finalement la question posée au disciple est celle de son appartenance réelle à Jésus, du témoignage qu’il lui porte ou non, dès à présent, par toute sa vie.
    Notre foi au Christ a-t-elle grandi chaque fois qu’il exigeait davantage de nous, chaque fois qu’il fallait perdre pour lui notre tranquillité ou nos sécurités, ou renoncer à des projets et à des satisfactions légitimes ?

  • Une moniale de Boulaur

04-07-2016 - MARTHE ET MARIE

  • 16e dimanche du temps ordinaire - année C - 17 juillet 2016
  • MARTHE ET MARIE

    16e dimanche du temps ordinaire - année C - 17 juillet 2016

    Luc 10, 38-42

    Comment chaque baptisé, chaque disciple organise-t-il son existence ? Quelle hiérarchie de valeurs installe-t-il dans sa vie ? Quelle part fait-il à la Parole de Dieu, son écoute, son étude, sa méditation, son influence dans toutes ses préoccupations humaines ? La bonne part, ou la portion congrue ?

    La liturgie de la Parole est dominée par le thème de l’accueil, qui est celui de la première et de la troisième lectures, nous présentant tour à tour l’hospitalité d’Abraham (Genèse 18, 1-10) et celle de Marthe et Marie. Chez Marthe et Marie, Jésus fait entendre que l’amour de Dieu et l’écoute de sa Parole ont droit à la priorité dans les préoccupations des hommes.

    Deux soeurs, deux tempéraments
    Marthe et Marie, selon toute vraisemblance, sont les deux sœurs de Lazare, dont Jean décrit des comportements analogues : lors d’un repas à Béthanie, Marie était assise aux pieds de Jésus et oignait ses pieds de parfum, tandis que Marthe servait (Jn 12, 2-3). Leur demeure est une maison amie. Marthe est sans doute l’aînée ; elle est la maîtresse de maison ; elle a le souci de l’accueil et veut honorer son hôte. Marie est la cadette ; elle s’assied aux pieds de Jésus pour l’écouter. Cette attitude est peu conforme aux usages, car les femmes ne suivaient pas l’enseignement des rabbins. On ne s’étonne pas de trouver ce trait sous la plume de Luc, l’évangéliste le plus attentif à relever les présences féminines dans l’entourage de Jésus et à évoquer leur soutien à son ministère. Marthe s’affaire. Marie écoute Jésus. Alors Marthe, dans un langage direct, qui suppose que Jésus est un familier de la maison, proteste : « Cela ne te fais rien que ma sœur me laisse seule à faire le service ? » Jésus, sur un ton de reproche affectueux lui répond : « Marthe, Marthe, tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. » Ces termes rappellent la recommandation de Moïse aux hébreux : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » (Dt 8, 3). Jésus vient moins pour recevoir que pour donner. « Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. » Dans un sermon, saint Bernard écrit : « Que Marthe entende donc bien que cette part est la meilleure, car elle demeure pour l’éternité (He 7, 24). De fait, une âme ne paraîtra-t-elle pas en quelque sorte désemparée si elle est complètement étrangère à la contemplation de Dieu pour pénétrer un jour dans la région où cette contemplation demeurera pour tous la seule occupation, l’unique tâche, la vie même de tous ? »

    Service ou écoute ?
    Une exégèse assez courante s’appuie sur ce récit de Luc pour opposer action et contemplation. C’est aller au-delà de la portée du texte. Jésus n’a pas condamné le service ; il s’est déclaré lui-même « celui qui est venu pour servir. » (Lc 22, 27). Ce qu’il blâme dans l’attitude de Marthe, ce n’est pas son souci de bien l’accueillir mais l’excès d’attention qu’elle y met et qui lui fait négliger une autre forme de l’accueil : savoir écouter son hôte. Ici il s’agit de la forme la plus importante de l’accueil, puisqu’il s’agit d’écouter la Parole du Seigneur. S’il est vrai qu’il y a de multiples services à rendre, il est encore plus vrai qu’écouter la Parole du Seigneur est unique et irremplaçable. Saint Luc, dans les Actes des Apôtres, rapporte qu’un tel souci amena les Douze à instituer sept membres de l’Eglise de Jérusalem pour les aider « au service des tables », afin de pouvoir, quant à eux, se consacrer entièrement « à la prière et au service de la Parole. » (Ac 6, 2-4). N’opposons pas le service des tables et celui de la Parole. Sachons plutôt accueillir Dieu, écouter sa Parole et en même temps entendre l’appel de nos frères. Sachons quitter la prière pour servir, sachons aussi qu’au-delà de tous les services (où parfois nous investissons un peu trop notre désir d’action) il y a un appel que Dieu adresse à tous : « …Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. » Mon activité, même généreuse, ne cache-t-elle pas quelquefois un grand vide intérieur, une profonde absence de Dieu ? »

    L’art de vivre selon le Seigneur
    C’est parce que Marthe fait un reproche à sa sœur que Jésus souligne la primauté du choix de Marie ; et c’est parce que Marthe s’est laissée complètement absorber par les tâches matérielles que Jésus lui fait à son tour un reproche. L’art de vivre selon le Seigneur c’est découvrir ou redécouvrir le juste équilibre de notre vie, la place que nous y donnons au Royaume de Dieu, le sens de la gratuité, la véritable qualité de nos rencontres, de nos compagnonnages… Nous savons tous ce que cela veut dire « partager un repas ». La table est un moment de détente, d’amitié, d’intimité. Un philosophe de l’Antiquité, Aristote, disait : « On n’est pas amis tant qu’on n’a pas mangé ensemble un boisseau de sel. » Jésus est venu pour nous rencontrer. Il a voulu partager avec nous le boisseau de sel de l’amitié. Les repas de l’hospitalité n’ont pas seulement pour but de nous sustenter, ils nous font vivre ensemble, ils créent une fraternité.
    Les chrétiens d’aujourd’hui redécouvrent le rôle fondamental de la Parole. Chacun saura d’autant mieux « aimer le Seigneur de tout son coeur, de toute son âme, de toute sa force et de tout son esprit, aimer son prochain comme soi-même », qu’il aura plus docilement écouté la Parole du Seigneur. L’écoute de la Parole, la contemplation, la louange, la charité fraternelle : des activités distinctes mais connexes.
    Seigneur Jésus, nous te demandons de nous apprendre à faire halte auprès de toi pour t’écouter. Nous te prions pour toutes les femmes qui sont accaparées par des tâches trop lourdes : aide - les à trouver les moments de calme et de prière dont elles ont besoin.

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13-08-2016 - LA PORTE ETROITE

  • 21e dimanche du temps ordinaire - année C - 21 août 2016
  • LA PORTE ETROITE

    21e dimanche du temps ordinaire - année C - 21 août 2016

    Luc 13, 22-30

    Nous efforçons-nous d’entrer par la porte étroite : sommes-nous petits devant Dieu, dénués de prétentions, sans gloriole ni autre certitude que celle de la miséricorde de Dieu ?
    Le message de cette porte étroite ne pourrait-il être de nous faire saisir à la fois la nécessité des efforts de l’homme et leur incapacité à le faire pénétrer dans le Royaume ?...

    Jésus annonce le Royaume et appelle à y entrer, passant pour cela de villes en villages. Cette marche n’est pas errante : c’est un chemin qui va aboutir à Jérusalem. C’est un chemin de croix… Il est évident alors que l’image de la porte étroite prend tout son sens : « Si quelqu’un veut me suivre, qu’il se renie lui-même et se charge de sa croix chaque jour… » (Lc 9, 23).

    La réponse de Jésus
    Quelqu’un dans la foule pose à Jésus une grave question : « Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens à être sauvés ? » Le problème du nombre des élus était un sujet très débattu dans les écoles rabbiniques. Les Pharisiens tendaient à penser que tous les fils d’Israël seraient sauvés. D’autres, comme l’interlocuteur de Jésus, estimaient qu’un petit nombre seulement parviendraient au salut. Jésus ne tranche pas. Il donne une réponse de bon sens : le nombre de ceux qui seront sauvés dépend de l’effort de chacun pour entrer dans le Royaume. Nul donc n’est exclu, mais il faut savoir que la porte pour y accéder est étroite. En évoquant l’existence d’une autre réalité et de la porte qui y conduit, Jésus nous invite en fait à considérer notre existence dans la plénitude de sa réalité. Nous ne sommes pas faits seulement pour ce monde-ci. Nous portons, au plus profond de nous-mêmes, un appel qui va bien au-delà de tout ce que ce monde pourrait nous offrir. Rien ne parviendra jamais à nous combler. Dieu nous a ainsi faits qu’il n’y a pour nous de bonheur durable et profond, de joie véritable, qu’au-delà de cette porte qui existe, au plus intime de nous-mêmes.

    La difficulté du Salut
    « Quand le maître de la maison se sera levé et aura fermé la porte… », le temps offert au salut prendra fin. Certains frapperont à la porte… le Seigneur n’ouvrira pas. « Je ne sais pas d’où vous êtes » leur répondra-t-il. Israël incrédule pourra protester : « Nous avons mangé et bu en ta présence et tu as enseigné sur nos places ». Il est trop tard. Israël n’a pas su reconnaître le temps où il était visité. Pour cette raison, Jésus pleurera sur Jérusalem (Lc 19, 41-44). La porte est étroite, seuls les petits peuvent y pénétrer, ceux qui sont humbles. Ainsi le Seigneur nomme Abraham, Isaac, Jacob et les prophètes, tous des personnages qui ont été assez loin dans leur fidélité pour se soumettre au risque de la foi et dépasser la sécurité de leurs propres mérites.
    Mais où donc est-elle, cette mystérieuse porte qui conduit au royaume, et à quoi ressemble-t-elle ? Et l’épître aux Hébreux (12, 5-13) nous indique que, pour venir à Dieu, il n’est d’autre chemin que celui qui passe par la brisure de notre être, cette blessure cachée du cœur qui s’ouvre de nouveau en nous à chaque fois que les évènements nous rappellent notre pauvreté. C’est là, au point le plus douloureux de notre être, là où tout semble perdu, parce que nous ne pouvons plus rien, que Dieu nous attend. Car c’est bien lui qui est sur le seuil de cette porte étroite !

    Qui sera sauvé ?
    « Alors on viendra de l’Orient et de l’Occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le Royaume de Dieu. » Face à la défection de ceux qui avaient été appelés les premiers, Jésus annonce l’accès au salut pour tous les païens. Il monte à Jérusalem vers son sacrifice suprême, offert pour tous les hommes. Le discours s’adresse tout particulièrement aux Pharisiens qui estimaient qu’être fils « d’Abraham, d’Isaac et de Jacob », constituait une assurance de salut. Non, la voie nécessaire est la « porte étroite ». Or, c’est lui, Jésus, qui s’est proclamé la Porte. C’est par lui qu’il faut passer. « Moi, je suis la Porte. Si quelqu’un passe par moi, il sera sauvé. » (Jn 10, 9). Ainsi à la question posée, Jésus apporte une triple réponse. D’abord une exhortation : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite ». Puis un avertissement : il ne faut pas tomber dans une illusion, celle d’imaginer que l’on est sauvé parce que l’on a satisfait à quelques pratiques religieuses, car le salut est avant tout une affaire d’amour. Enfin une annonce prodigieuse qui ouvre devant nos yeux les perspectives d’un salut offert à tous les hommes de bonne volonté. Dans la parabole du Jugement dernier (Matthieu 25, 31-46), Jésus a développé ce qu’il évoque ici rapidement : des hommes qui ne le connaissaient pas sont introduits auprès de Dieu. Pourquoi ? Parce qu’ils ont nourri les affamés, vêtu les miséreux, logé les sans-abri, visité les malades et les prisonniers. Ceux-là ont vécu dans la charité. Ils se sont conduits comme des fils et filles de Dieu.

    Les saints savaient qu’ils étaient des pécheurs, mais ils savaient aussi que Dieu est amour et qu’il pardonne. C’est ainsi qu’ils ont vécu dans la joie et l’Espérance. Lors de son procès, les juges demandèrent à sainte Jeanne d’Arc : « Es-tu en état de grâce ? » Elle répondit : « Si je n’y suis, Dieu m’y mette ; si j’y suis, Dieu m’y garde. » Que cette réponse pleine d’humilité et de confiance soit aussi la nôtre.

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04-09-2016 - LE GERANT MALHONNETE

  • 25e dimanche du temps ordinaire - année C - 18 septembre 2016
  • LE GERANT MALHONNETE

    25e dimanche du temps ordinaire - année C - 18 septembre 2016

    Luc 16, 1-13

    Ce n’est pas l’escroquerie de ce gérant que Jésus nous demande d’imiter, mais son habileté et son esprit de décision. Nous-mêmes, nous sommes-nous décidés aussi rapidement pour saisir la grâce de la conversion qui nous est offerte ? Pour nous aussi le temps presse.

    Tout au long de sa marche vers Jérusalem, Jésus fait porter son enseignement sur les qualités requises pour être son disciple, en vue d’un but unique, l’accès au Royaume. Dans le chapitre 16 de saint Luc est abordé le problème de l’attitude à l’égard de l’argent. Ce chapitre commence par la parabole de l’intendant malhonnête et s’achève par celle du riche et du pauvre Lazare. Ces deux paraboles s’éclairent l’une l’autre. L’Evangile de ce jour est composé de deux parties : la parabole de l’intendant malhonnête et un enseignement de Jésus sur la gestion des biens spirituels puis une réflexion sur l’argent.

    Se faire des amis pour demain
    L’intendant a dilapidé les biens de son maître ; celui-ci lui en retire la gestion ; le voici donc acculé à la misère, s’il ne trouve un moyen de s’en sortir. Il découvre alors l’astuce que décrit la parabole. Il utilise le court laps de temps dont il dispose pour s’assurer, grâce à un argent qui ne lui appartient pas, l’amitié de ceux dont il fait des complices.
    C’est sur cet effort vers l’avenir que Jésus veut attirer l’attention. Il transpose cet avenir temporel en celui de l’avenir éternel. Si les fils de la lumière pouvaient avoir un souci aussi vif de leur salut, ils utiliseraient au maximum leur vie terrestre pour s’assurer de leur accueil dans le Royaume de Dieu. L’escroc de la parabole n’a-t-il pas manifesté son mépris de l’argent en l’utilisant comme moyen avec une totale désinvolture ?
    Si le Royaume était pour vous un but aussi désirable que la richesse l’est pour les fils de ce monde, alors vous feriez comme eux : vous mettriez en œuvre toute votre intelligence et toutes vos énergies ! Jésus pose un seul problème, fondamental, celui de nos lendemains. Tout le récit est dominé par le fait que l’avenir commande le présent. Pour l’intendant renvoyé, le lendemain, c’est tout de suite. Alors il se sent pris à la gorge, et il envisage habilement des points de chute chez les débiteurs de son maître. Quel est notre avenir ? Quels sont nos lendemains ? Prolongez l’existence tant que vous voudrez, l’heure sonnera tôt ou tard de plier bagage ou, selon une image de François Mauriac, de remettre sa copie. Voyageurs sur terre, nous allons vers les demeures éternelles que Jésus évoque.

    Dieu ou l’Argent : le partage mène à la joie
    Si les disciples ne savent utiliser comme il se doit le vil argent, « ce bien étranger », qui leur accordera leur bien à eux, c’est-à-dire le trésor céleste, celui qui ne trompe pas ? Suit alors l’avertissement de ne pas servir deux maîtres : « Dieu et l’Argent ». Le texte porte le mot araméen « Mammon », qui sert à désigner la richesse, et que les évangélistes personnifient comme une idole. L’argent a un pouvoir de séduction, tantôt évident, tantôt subtil, toujours réel. Et lorsque ce pouvoir se donne libre cours parce que l’homme y consent, alors ce sont les épouvantables désordres que nous connaissons. Amos nous les décrivait dans la première lecture (Amos 8, 4-7). L’argent est mauvais dans la mesure où il nous domine. L’argent doit être vaincu, dominé, ne jamais être le maître en quoi que ce soit, si peu que ce soit, sinon il pourrit tout. En un mot, il doit être administré pour être distribué. Le « bien étranger » est l’argent, pour le disciple de Jésus, et nous comprenons volontiers ceci comme un avertissement : si nous avons négligé de l’administrer convenablement alors que cela nous était demandé, bien qu’il soit étranger, mais parce que les conditions de notre vie l’exigeaient, alors nous n’avons pas non plus mérité le vrai bien. Jésus nous avertit : l’argent, c’est du feu infernal dans vos mains ! Alors débarrassez-vous en vite : donnez-le aux pauvres, aux nécessiteux, faites des heureux avec lui : ils deviendront les amis qui vous accueilleront dans le Royaume. Ce trésor accumulé dans les cieux, Jésus le décrit ici sous les traits de nos frères humains dont nous nous seront fait des amis. Tous nous accueilleront dans les demeures éternelles car nous aurons utilisé en vue de Dieu, et non pour nos seules jouissances et au détriment d’autrui, les biens passagers. Mais il n’y a pas que l’argent à partager. Il y a aussi les richesses de la culture, celles du cœur… Elles sont malhonnêtes si elles sont gardées jalousement. Il y a tant d’êtres qui souffrent de l’une de ces pauvretés dont la réalité est aussi pénible que le manque d’argent : ceux qui sont malades, ceux qui sont seuls, ceux que personne ne cherche à comprendre…

    L’exigence de Jésus est radicale. Ici, c’est de l’argent et de la richesse en général qu’il s’agit. Le disciple doit avant tout mettre Dieu au centre de sa vie et de ses choix, déraciner l’amour de l’argent, ouvrir ses yeux sur les pauvres et les laissés-pour-compte. Sans cesse viendront des jours où il devra faire des choix, prendre des décisions qui pourront paraître irrationnelles…

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02-10-2016 - LA PUISSANCE DE LA PRIERE

  • 29e dimanche du temps ordinaire - année C - 16 octobre 2016
  • LA PUISSANCE DE LA PRIERE

    29e dimanche du temps ordinaire - année C - 16 octobre 2016

    Luc 18, 1-8

    « Mais le Fils de l’Homme, quand il viendra, trouvera-t-il encore la foi sur terre ? »
    Cette phrase énigmatique est l’une des phrases-chocs de l’Evangile. Est-ce que je prie avec foi, c’est-à-dire pour entrer dans les desseins de Dieu sur moi, pour me laisser transformer par lui et entrer dans la patience de Dieu vis-à-vis des autres et de moi-même ?

    Le texte de l’Evangile de ce dimanche est la parabole du juge inique et de la veuve dont les inlassables démarches ont raison du refus obstiné du juge. Il faut distinguer deux leçons qui se dégagent de la parabole : la première est liée à l’attitude de la veuve, et la seconde à celle du juge ; la première porte sur la prière, la seconde sur les délais de Dieu et se rattache au contexte d’ensemble qui est un contexte eschatologique. Jésus vient de parler longuement à ses disciples du retour du Fils de l’Homme pour le jour du Jugement. C’est dans ce contexte que prend son sens le long retard du juge à satisfaire la requête de sa cliente.

    Toujours prier
    Luc est celui des évangélistes qui insiste le plus sur la prière : prière de Jésus qu’il mentionne à tous les moments forts de son ministère, prière des malheureux qui implorent leur guérison, prière enfin des disciples auxquels Jésus enseigne à prier, soit directement, soit à travers les paraboles. « Il faut toujours prier, sans se décourager. » Saint Paul lui aussi nous invite à prier continuellement, à être persévérant dans la prière, à prier à tout moment. (cf. Rm 12, 12 ; Eph 6, 18 ; Col 1, 3 etc … ) Cette exhortation initiale introduit la parabole et oriente tout d’abord l’attention sur la veuve. Prononcer ce mot, c’est évoquer une personne sans défense, traditionnellement associée, dans les Ecritures, aux pauvres, aux humbles, à tous ces deshérités dont Yahvé écoute les appels et se fait le vengeur. C’est la ténacité dont la veuve fait preuve qui est donnée en exemple et qui a fini par l’emporter sur le refus obstiné du petit juge omnipotent.
    En face de cette veuve, il y a ce juge cynique, dont Jésus nous trace un portrait sans concession. La parabole ne nous laisse espérer de sa part aucun mouvement de bonté et de compassion. Son cœur, complètement endurci, semble totalement inaccessible à toute humanité. La veuve n’a donc rien à attendre de lui. D’autre part, cette veuve n’a rien à offrir pour acheter la clémence de son juge. Elle se retrouve les mains vides. Et c’est bien là ce qui fait sa force. Elle n’a plus rien à perdre. Elle est libre de cette crainte qui nous empêche de demander. Sa seule arme, désormais, c’est sa prière, une prière qui ne tire sa force ni de la bonté de celui à qui la veuve s’adresse ni de ce qu’elle pourrait donner en échange. A travers sa pauvreté, elle a découvert la véritable puissance de la prière, une prière qui finira par vaincre le plus intraitable des juges. A travers cette parabole de la prière de la veuve, Jésus nous dévoile le mystère de la véritable prière, le mystère de sa propre prière. Le long chemin de la prière, s’il passe par les rencontres solitaires dans le silence de la nuit, s’il fait halte, pour un instant seulement, sur les hauteurs lumineuses du mont Thabor, finit toujours par traverser le jardin des Oliviers et le mont du Calvaire. Cette prière désarmée qui persévère dans la nuit, cette prière qui n’a plus rien à attendre, plus rien à offrir, plus rien à défendre, c’est en effet la prière de la foi nue, une foi qui peut transporter les montagnes et ressusciter les morts, une foi qui peut changer le monde parce qu’elle a accepté sa propre impuissance et n’en a plus peur. La première lecture de ce jour (Ex. 17, 8-13) montre elle aussi la puissance de la prière. Lorsque celui qui a mission d’accomplir l’office de la prière prie, Israël est vainqueur. Son ennemi ne tient pas devant ce peuple qui sait élever les mains vers Dieu.

    La justice de Dieu et la foi
    Si un juge inique est forcé de rendre la justice à cause de sollicitations répétées, à plus forte raison, Dieu, qui est le juge parfait, cèdera-t-il aux prières des élus, « criant vers lui jour et nuit » ! Les « élus » sont ceux qui seront admis dans le Royaume de Dieu. La finale de la parabole est donc un retour aux perspectives eschatologiques, elle est une réponse de Jésus à l’impatience de ceux qui voudraient que soit hâtée la venue du Fils de l’Homme et donc l’avènement du Règne de Dieu, impatience qui était celle de la première génération chrétienne. Dieu entend les appels des justes qui crient vers lui, et s’il temporise à leur sujet, sa justice n’en sera pas moins prompte et inéluctable. Tandis que le retard du juge sans justice était imputable à la dureté de son cœur, le délai de Dieu est un délai de patience et de miséricorde. Nous pouvons lire dans une épître de saint Pierre (2 P 3, 8) : « Il y a une chose que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse… mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques uns périssent mais que tous parviennent à la conversion. » Les mots « sans tarder » ou « promptement » sont une manière biblique d’exprimer la certitude de l’intervention salvifique de Dieu, sans qu’aucune précision soit donnée sur le délai. Dieu est en dehors du temps. Pensant aux évènements qui éprouveront leur foi, Jésus dit aux disciples : « Restez éveillés et priez en tous temps, afin d’avoir la force d’échapper à tout ce qui doit arriver et de paraître avec assurance devant le Fils de l’Homme. » (21, 36). Jésus au moment de son agonie dit à ses disciples : « Priez, afin de ne pas entrer en tentation… levez-vous et priez afin de ne pas entrer au pouvoir de la tentation » (22, 40-46). La prière est l’antidote de la tentation. Durer dans la prière est un acte de foi, de confiance absolue dans le Père. Le mauvais juge finit par céder par lassitude. Le Père, lui, qui est bon, ne veut pas d’un dialogue à la sauvette, d’une prière médiocre et sans patience. Il attend de ses enfants qu’ils mûrissent dans le dialogue avec lui, qu’ils ne se laissent ni distraire ni décourager, et surtout qu’ils ne doutent pas de lui. « Le Fils de l’Homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » demande Jésus. Car prier est un acte de foi, et durer dans la prière, c’est persévérer dans la foi.
    « Dans la nuit, je me souviens de toi
    Et je reste des heures à te parler.
    Oui, tu viens à mon secours ! » (Ps 62)
    Que le Fils de l’Homme trouve encore la foi lorsqu’il reviendra !

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10-11-2016 - LE BON LARRON

  • Solennité du Christ, Roi de l'Univers - année C - 20 novembre 2016
  • LE BON LARRON

    Solennité du Christ, Roi de l’Univers - année C - 20 novembre 2016

    Luc 23, 35-43

    Jésus est-il roi et comment règne-t-il ? Ces questions nous sont posées. Le bandit crucifié à son côté a répondu. Jésus a-t-il gagné nos cœurs par son amour, par son pardon et son humilité ? La croix de Jésus est-elle plantée dans nos cœurs et dans nos vies ?

    Jésus crucifié, bafoué, objet d’insultes et de ricanements, dont le bois du supplice est surmonté du dérisoire écriteau : « Celui-ci est le roi des Juifs », tel est le tableau qui nous est présenté dans ce passage du récit de la Passion. Certes la foule, chez saint Luc, est sympathisante ; elle ne participe pas aux moqueries, elle regarde muette, atterrée. Mais voici qu’une lueur brille soudain, des paroles surgissent avant que tout ne soit consommé. Elles viennent de l’un des deux bandits crucifiés avec Jésus.

    Le bon larron
    A l’humilité de celui qui s’avoue pécheur est accordée immédiatement la grâce de la lumière. Le bon larron reconnaît la messianité royale de Jésus et sa demande confiante témoigne de sa certitude du pardon. « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras comme roi. » La supplique « Souviens-toi de moi », est le début de la prière juive des mourants : « Seigneur, souviens-toi de moi (souviens-toi de ton alliance, etc…) Jésus lui répond : « Vraiment, je te le déclare : aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis ». L’affirmation de Jésus est solennelle : Vraiment ! Amen. « Aujourd’hui » est un vocable qui est toujours lié chez Luc à l’avènement du Salut. A propos de cet épisode, saint Bernard nous écrit ces réflexions dans un sermon : « De fait, si, même dans son abaissement, tu ne refuses pas de lui (Jésus) ressembler, tu peux compter, comme sur un dû, de lui devenir semblable dans son élévation. Jamais il ne supportera de voir écarter de la communion de sa gloire celui qui a été associé à sa tribulation. Il hésite même si peu à recevoir dans son Royaume celui qui s’associe à sa Passion, que le brigand, pour l’avoir confessé sur la croix, aura été reçu le jour même avec lui dans le paradis (Luc 23, 42). » Depuis le IIe siècle avant Jésus-Christ, c’est-à-dire depuis l’époque où s’était fait jour la croyance en la résurrection, à la fin des temps, le paradis (mot perse hellénisé signifiant jardin) symbolisait le lieu d’attente des justes après leur mort. Le bon larron, dans une humble demande, remet à Jésus son avenir. Cet avenir est résumé en deux mots qui définissent toute l’espérance chrétienne : « Avec moi », lui dit Jésus, « Tu seras avec moi ». La promesse du royaume est toute entière incluse dans cette promesse d’intimité.

    La royauté de Jésus
    De la royauté de David à celle du Christ, quelle distance ! (Voir la première lecture de ce jour, 2 Sam 5, 1-3). Le second livre de Samuel nous montre en effet David, chef de bandes guerrières, imposant peu à peu son autorité à toutes les tribus de Juda et d’Israël. Mais ce royaume, au demeurant modeste, ne sera que le signe et l’annonce du véritable royaume du Christ et celui-ci se révélera avec toute sa profondeur dans l’apparent échec de Jésus : sa mort sur la croix. C’est dire que la royauté du Christ est d’un ordre qui n’a rien à voir avec les royautés terrestres. Jésus subit le supplice le plus infamant qui soit et qu’on n’infligeait qu’aux plus méprisables. Pour ses disciples, c’est l’écroulement d’une grande espérance. Pourtant il y avait au-dessus de lui une inscription : « Celui-ci est le Roi des Juifs ». L’évangéliste saint Jean précise même qu’on l’avait rédigé en hébreu, en latin et en grec, probablement afin que nul ne l’ignore. Quelle est donc cette royauté affirmée en d’aussi humiliantes conditions ? Ce Roi, lorsqu’on le met au défi de montrer sa puissance, ne réagit pas. Il pourrait l’utiliser pour se débarrasser de ses clous dans les mains et les pieds, descendre de la croix et imposer à tous les spectateurs subjugués une autorité incontestable. Il n’en fait rien. Ceci nous permet de comprendre que sa royauté ne comporte aucun avantage personnel. Seuls, ceux qui ont éprouvé jusqu’à quelle profondeur va la solidarité de Jésus avec les pécheurs, quel prix il veut payer pour assurer leur pardon afin d’obtenir, par son amour, la royauté sur le cœur des hommes, peuvent le reconnaître pour leur roi. Le bon larron a reconnu comme son roi, vénéré et imploré celui qui avait fait la preuve d’assez d’amour fou envers les pauvres, les pécheurs, les perdus, pour se retrouver cloué au bois entre deux bandits.

    Des deux bandits, un seul reconnaît Jésus. Malgré des situations identiques, les réactions diffèrent. Cela montre que la situation ne suffit pas à expliquer l’accueil ou le refus ultime de l’Evangile. La croix apparaît aux uns comme l’objection qui rend impossible leur foi dans la royauté de Jésus. Mais elle apparaît aux autres comme le signe lumineux d’une mission divine. Essayons de reconnaître la royauté de Jésus comme le bon larron a su le faire. Apprenons à devenir des fils et des filles du Royaume. Puissions-nous à l’heure de notre mort tourner nos regards vers le roi des Juifs et lui dire : « Je ne suis qu’un pécheur. Souviens-toi de moi dans ton royaume. »


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07-12-2016 - LE SONGE DE JOSEPH

  • 4eme dimanche de l'Avent - année A - 18 décembre 2016
  • LE SONGE DE JOSEPH

    4ème dimanche de l’Avent - année A - 18 décembre 2016

    Matthieu 1, 18-24

    Comme il l’a fait pour Joseph, le Seigneur nous appelle parfois à collaborer avec lui d’une manière obscure qui n’attire pas les regards, par la prière, le sacrifice, le renoncement à nos idées propres… Le faisons-nous joyeusement ? Savons-nous respecter l’action de Dieu dans le cœur des autres, tout en collaborant à ce mystère de la grâce ?

    Joseph, pressentant l’action de Dieu en Marie, décide, avec délicatesse, de lui rendre sa liberté pour ne pas s’immiscer dans le mystère divin. Mais Dieu l’appelle, au contraire, à collaborer étroitement à son œuvre. Cette naissance vient certes de l’Esprit Saint, mais Joseph doit assumer la responsabilité paternelle de l’enfant en lui donnant son nom. Ainsi Joseph est-il convié à participer à la réalisation du projet de Dieu.

    Un foyer pour l’Enfant-Dieu
    Le Christ, en assumant notre condition humaine acceptait la faiblesse de l’enfance, le besoin d’un foyer, la nécessité d’un soutien matériel et d’un statut social. C’est le premier sens de l’évangile de ce jour. La solution de ce problème dépendait de Joseph. Les faits sont présentés à la manière d’une Annonciation. Celle-ci n’a pas pour but d’apprendre à Joseph la conception virginale de Marie, mais de lui révéler la mission qui lui incombe. Cette conception est tout à fait extraordinaire, c’est un mystère : Joseph l’a bien compris. Lui, le « Fils de David », loin de se retirer, doit prendre Marie chez lui. Il est remarquable que l’ange dise à Joseph : «  Tu donneras à l’Enfant son nom. Tu l’appelleras Jésus. » C’est le privilège du père dans les sociétés patriarcales de donner à l’enfant un nom. Ainsi l’ange remettait entre les mains de Joseph la responsabilité de la vie humaine de Jésus. C’est donc un foyer, une famille qui accueille à sa naissance l’Enfant-Dieu.

    La filiation davidique
    Les prophètes l’avaient annoncé : le Messie serait de la descendance de David. L’accomplissement des Ecritures dépendait du bon vouloir de Joseph. Les fiançailles dans le monde juif au temps du Christ revêtaient la force d’un engagement à tel point que le fiancé était déjà appelé « époux ». Aussi la rupture exigeait-elle une formalité analogue à celle d’une répudiation. Les fiançailles duraient, en général, un an. « Et voici qu’avant qu’ils eussent habité ensemble… » « L’enfant qui est engendré en Marie vient de l’Esprit Saint ». Nous avons deux textes sur la conception virginale de Jésus : ce passage de l’annonce à Joseph dans l’évangile de Matthieu et le parallèle de l’annonce à Marie chez Luc. La tradition de l’Eglise nous enseigne que les Ecritures sont inspirées par l’Esprit Saint. La conception virginale de Jésus est donc un article de foi. Nous pouvons nous émerveiller de ce plan de Dieu qui fait de Jésus à la fois un homme, né d’une femme, descendant de David par le bon vouloir de Joseph et en même temps le Fils Unique de Dieu, conçu de l’Esprit Saint.
    Le titre de « fils de David » a pour but de faire comprendre à Joseph que lui aussi a à accomplir un dessein de Dieu : assurer au fils de Marie la filiation davidique. Joseph acquiesça. Ce fut son oui, prononcé comme celui de la Vierge, dans une obscurité confiante. Joseph est le modèle accompli du «  juste » qui, non sans combat intérieur face à l’inattendu incompréhensible de la situation, reste assez ouvert à ce qui lui est révélé pour entrer humblement mais résolument dans les desseins de Dieu.

    Les noms de l’Enfant
    L’ange dit à Joseph de donner à l’enfant le nom de Jésus. Matthieu en donne le sens : Jésus veut dire « le Seigneur sauve » et il explique « car c’est lui qui sauvera le peuple de ses péchés. » Cette précision est intéressante car le peuple juif attendait impatiemment le Messie et pas seulement un Messie politique qui le libèrerait de l’occupation romaine. Mais on attendait, aussi et surtout, l’avènement du monde nouveau, de la création nouvelle, dans la justice et la paix pour tous. Matthieu cite les Ecritures, et justement la promesse du prophète Isaïe à Acaz que nous avons entendue dans la première lecture (Is. 7, 10-16) : « Voici que la vierge concevra et elle mettra au monde un fils auquel on donnera le nom d’Emmanuel qui signifie Dieu-avec-nous. » Finalement comment s’appelle-t-il ? Jésus ou Emmanuel ? Cet enfant s’est appelé « Jésus », mais quand il quittera les siens, il leur dira : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. » (Mt 28-29), ce qui est la traduction d’ « Emmanuel ». En s’appuyant sur le prophète, l’évangéliste entend montrer que l’Enfant réalise l’accomplissement des promesses et en rappelant le nom d’Emmanuel, il affirme ainsi sa divinité : « Dieu-avec-nous ».

    Alors qu’au début de ce passage évangélique, saint Matthieu nous décrivait un Joseph réfléchi, pesant les choses et prenant de sages décisions, voilà que tout se met à basculer. Désormais, Joseph est celui qui obéit sans savoir où il va. Il est devenu l’acteur d’une aventure qui dépasse largement toutes ses capacités d’intelligence et de cœur. Dans l’humble destinée humaine de ce charpentier de Nazareth, Dieu vient d’inscrire, de manière inattendue, l’empreinte de son ineffable Présence. Passer de l’étonnement à la foi et à l’obéissance dans les actes, voilà l’itinéraire que tout croyant et que l’Eglise ont à parcourir en entendant l’appel de Dieu.

  • Une moniale de Boulaur

25-12-2016 - Messe de la Nativité

  • Jour de Noël, jour de la Nativité, jour de naissance. Quel message porte donc ce jour pour nous et pour le monde ? Le spectacle de cette jeune mère et de son enfant dans la crèche continue de nous émouvoir, et vient éveiller en nous des réserves insoupçonnés d’espérance. Jésus est né dans la nuit. « Le Verbe s’est fait chair », dit saint Jean. La parole divine est venue dans le monde.




    Jésus est né dans la nuit, dans le froid, dans le dénuement. C’est pourquoi, Noël, pour moi, demeure une leçon d’espérance. Je pense aux réfugiés et aux exilés, pauvres, errants, laisses sans soin. Noël est un message actuel pour eux. Le Verbe s’est fait chair dans cette chair-là, cette chair démunie, blessée, mal logée. Mais, toute démunie et blessée que soit la chair des exilés, l’Esprit divin les habite, les fait espérer, se battre, aimer. Le Verbe de Dieu s’est fait chair, et désormais la chair de notre vie est Verbe de Dieu. Le sang d’Abel criait vers Dieu ; la chair et la vie des hommes crient davantage encore maintenant qu’elle parle le Verbe de Dieu.




    Jésus est né dans la nuit, au temps du recensement d’Auguste. Jésus est né dans un monde où les puissants recensent et compte le peuple. Un monde où le peuple est une statistique. Taux de chômage, Nombres de personnes au-dessous du seuil de pauvreté. Salaire médian de 1550 €. La consommation est en baisse. Où en est la fréquentation des stations de sport d’hiver ? Augmentation de l’espérance de vie. Taux de natalité et de fécondité. Au milieu de toutes ces statistiques, Jésus est né. Le Verbe s’est fait chair, mais il ne s’est pas fait statistique ! Jésus ne se réduit pas à son pouvoir d’achat, ni à son âge, ni à son revenu, ni à son espérance de vie. Pour moi, Noël est le rappel de l’importance et de l’aspect unique de toute personne humaine. Le refus du règne des étiquettes. Un être humain est un visage, et depuis Noël, dans chaque visage, paraît celui du Christ. Parce que le Verbe s’est fait chair, il a pris visage d’homme.




    Jésus est né dans la nuit. Il a vécu à Nazareth. Il a demeuré parmi nous. Homme, il a habité au milieu des hommes. Le Verbe s’est fait chair et il a demeuré parmi nous. Notre demeure terrestre est provisoire, notre vie, passagère. Pourtant, nous demeurons ici pour l’instant. Notre vie se déroule jour après jour dans un horizon somme toute assez étroit. La Terre elle-même n’est qu’une toute petite demeure, un abri fragile dans l’immense univers, et en vérité, elle est encore bien trop grande pour nous. Nous habitons la Terre en quelques endroits bien connus de nous : une maison, une ville, quelques arpents de terrain, quelques lieux de vacances. Peu de chose, si l’on y pense. Mais le Verbe a demeuré parmi nous. Noël, pour moi, cela signifie qu’il ne faut pas aller très loin pour trouver Jésus. Il est à ma porte et il frappe. Je le croise au détour de la rue. Au coin du chemin. Il suffit d’ouvrir les yeux pour le reconnaître. Nul besoin d’expéditions lointaines ; nul besoin de demeures extraordinaires. Inutile d’aller au sommet des montagnes, au fond des océans. « Plus intime à moi-même que moi-même » dit saint Augustin. Le Verbe s’est fait chair et le Seigneur a fait sa demeure dans notre vie.




    Jésus est né dans la nuit. La vie divine est entrée dans la vie mortelle par cette naissance humaine et banale. Il est né ; il a vagi ; Marie a changé ses langes. Le Verbe s’est fait chair. Pour se faire parole humaine, la parole divine a dû apprendre à parler. Pour parcourir la terre, il a dû apprendre à marcher. Noël c’est cela. Si l’Eternel n’a pas craint d’habiter la nature humaine, ses lourdeurs, ses lenteurs, ses frayeurs, ses limites, pourquoi devrions-nous craindre d’ouvrir notre nature humaine à l’Eternel ? Puisqu’il est venu dans notre vie, en quoi notre vie serait-elle indigne de l’accueillir ? Pour dire les choses autrement, Noël est la naissance de Jésus, la naissance terrestre du Verbe de Dieu. C’est aussi bien notre propre naissance, naissance à Dieu, naissance au ciel. La naissance humaine de Dieu est promesse de la naissance divine de l’homme.

    Amen.

  • Abbé Christian Delarbre

29-12-2016 - "VOICI L' AGNEAU DE DIEU"

  • 2e dimanche du temps ordinaire - année A - 15 janvier 2017
  • « VOICI L’AGNEAU DE DIEU »

    2e dimanche du temps ordinaire - année A - 15 janvier 2017

    Jean 1, 29-34

    Quel Jésus connaissons-nous ? Au-delà des formulations de notre foi, quelle connaissance intime avons-nous de son action dans notre vie et dans le monde ? Que lui demandons-nous : de satisfaire nos rêves de réussite ou de nous donner son Esprit ?

    Quand Jean-Baptiste affirme qu’il ne connaît pas son cousin Jésus, il parle de la connaissance de son mystère. Il lui fallut l’événement de la venue de l’Esprit sur le Christ au Jourdain pour réaliser que Jésus est le Sauveur annoncé qui prend sur lui le péché du monde pour l’enlever ; qu’il est le Fils de Dieu qui, bien qu’arrivé après Jean sur la scène de l’histoire, existe avant lui parce qu’il « est » de toute éternité ; qu’il est celui qui peut donner aux hommes la vie de Dieu en leur communiquant l’Esprit-Saint.

    L’Agneau de Dieu
    L’événement est donc la venue vers Jean de Jésus qui a déjà été investi par l’Esprit-Saint. Ainsi s’accomplit l’annonce d’Isaïe : « Le Seigneur vient » (Is.40, 10). Et Jean réagit avec profondeur et il dit : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. » Isaïe annonçait à Israël que « son péché était remis » (Is.40, 2) ; Jean proclame que va être ôté le péché du monde. Sous jacente à cette formulation se trouve la tradition juive sur la disparition du péché lors de la fin des temps : le peuple entier deviendra saint et la fidélité envers Dieu sera universelle. Les juifs attendaient du Messie une intervention qui purifierait le peuple de ses péchés. Le précurseur parle non pas des péchés des hommes mais du Péché du monde. La fonction du Christ n’est pas seulement de supprimer les péchés individuels, mais de mettre fin à l’empire du Péché. Jésus est l’Agneau que Dieu donne maintenant pour enlever le péché du monde. Selon une interprétation fort répandue, l’Agneau de Dieu est identifié avec le Serviteur de Dieu annoncé en Isaïe 53.L’Agneau de Dieu, c’est aussi l’équivalent de l’agneau vainqueur de l’Apocalypse, dont la colère est redoutable (Ap.6, 16) et qui va triompher des sept rois de la Bête (Ap.17, 14). Derrière la tradition d’un agneau qui met le loup en fuite, on discerne le paradoxe biblique de la faiblesse qui triomphe, avec Dieu, de la force du mal.
    Une lecture courante reconnaît dans l’Agneau de Dieu le véritable agneau pascal. L’agneau pascal est celui dont le sang aspergé sur les portes protégeait les Hébreux de l’Ange exterminateur. Cette identification repose sur la présentation chrétienne primitive du Christ « notre Pâque (qui) a été immolé » (1 Co. 5, 7), que la première lettre de Pierre a explicitée : « Vous avez été affranchis par un sang précieux, comme d’un agneau sans reproche et sans tâche, le Christ. » Le texte n’attribue pas au Précurseur la compréhension anticipée du mystère pascal, mais en évoquant l’agneau pascal, le Baptiste annonce la délivrance que Dieu va opérer par cet homme, une délivrance dont la sortie d’Egypte était le prototype. Pour Jean-Baptiste, l’agneau est l’image de l’innocence et de la pureté. Celui que le Précurseur n’avait pas voulu baptiser parce qu’il reconnaissait en lui l’être sans péché, c’est ce Jésus qui vient vers lui : il est comme l’agneau que la Loi prescrivait d’offrir en sacrifice : sans tâche.

    Reconnaître le Seigneur
    Jean se présente comme un témoin oculaire : « J’ai vu, dit-il. Ce qu’il a vu évoque immédiatement au lecteur l’épisode du baptême de Jésus. La mention de la colombe venant du ciel suffit à montrer que le texte fait allusion au baptême. Mais de l’événement n’est retenu que l’essentiel, la descente de l’Esprit. A propos de l’Esprit-Saint, le texte de Jean dit davantage : l’Esprit descend sur Jésus et « demeure sur lui », ce qui est répété à deux reprises. Par là, Jean atteste qu’en Jésus s’accomplit une autre annonce d’Isaïe : « Sur lui reposera l’Esprit du Seigneur » (Is.11, 2). Jésus est bien le Messie promis. Instruit par Dieu que Jésus baptise dans l’Esprit et témoin oculaire qu’en Jésus l’Esprit-Saint demeure, Jean peut faire culminer son témoignage : « Et moi, j’ai vu et je témoigne que c’est lui le Fils de Dieu. » Cette attestation correspond à la proclamation divine lors du baptême de Jésus dans les évangiles synoptiques : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je me complais. » (Mt.3, 17).
    Dans un sermon, saint Bernard commente ainsi la descente de l’Esprit-Saint sur Jésus, comme la rencontre de la colombe et de l’Agneau : « Aucune anomalie à ce qu’une colombe vienne pour signaler l’Agneau de Dieu, car rien ne convient mieux à un agneau qu’une colombe. Ce qu’est l’agneau parmi les quadrupèdes, la colombe l’est parmi les oiseaux : chez l’un comme chez l’autre, suprême innocence, suprême douceur, suprême simplicité. De fait, quoi de plus étranger à toute méchanceté que l’agneau et la colombe ? Ils ne savent nuire à qui que ce soit, ils n’ont pas appris à blesser. Mais pour que tu n’ailles pas prétendre qu’il s’agit là d’un événement fortuit, voici le témoignage de Dieu le Père. « Voici que le Dieu de gloire a tonné, le Seigneur sur les eaux innombrables (Ps.28, 3), et la voix du Père s’est fait entendre : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur. » (Mt.3, 17)
    « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ! » Cette exclamation de Jean est reprise à la fin de chaque liturgie eucharistique, juste avant la communion, par le prêtre qui élève le corps du Christ en disant : « Heureux les invités au repas du Seigneur ! Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ! » Ce verset exprime donc l’intensité et le mystère de toute rencontre avec la personne du Christ, mystère qui se poursuit aujourd’hui encore dans l’Eglise. Lorsque nous nous préparons à communier, nous sommes à notre tour saisis par ce face à face avec « celui qui baptise dans l’Esprit-Saint ». Mais pour que la rencontre soit possible, qu’elle devienne réalité, pour nous aussi il est nécessaire que notre cœur y soit secrètement préparé, comme l’était celui du Baptiste. C’est l’Esprit qui prépare notre cœur, façonne notre regard et nous dévoile ce qui était caché. C’est lui qui donne de reconnaître celui que nous ne connaissions pas. Lorsque nous entendons la voix du prophète Jean nous annoncer : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », nous pouvons, nous aussi, si nous acceptons de laisser se creuser en nous l’attente du Seigneur, le reconnaître à notre tour sous l’humble apparence de son corps livré pour le salut du monde.

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12-02-2017 - UN APPEL A LA SAINTETE

  • 7e dimanche du temps ordinaire - année A - 19 février 2017
  • UN APPEL A LA SAINTETE

    7e dimanche du temps ordinaire - année A - 19 février 2017

    Matthieu 5, 38-48

    La Loi ancienne énoncée par Jésus n’est-elle pas spontanée à tout un chacun ? Quel est l’esprit de ce « tends-lui l’autre joue » qui révulse n’importe qui ?

    Etre fils de Dieu, imiter notre Père, c’est aimer comme il aime, sans calcul. Aimer qui nous aime, aimer celui que l’on estime est chose naturelle aux hommes. Aimer notre ennemi, aimer un ingrat ou celui qui n’a rien pour attirer notre amour, c’est aimer comme Dieu aime, non par calcul, par pitié ou pour essayer de l’avoir, mais parce que nous savons qu’en l’aimant il prendra du prix à nos yeux, qu’il se révèlera tel qu’il est, bien meilleur qu’il ne paraît. Savons-nous aimer ainsi nos amis et nos ennemis ?

    La loi du talion
    « Vous avez appris qu’il a été dit : « Œil pour œil, dent pour dent ». Jésus cite la vieille loi mosaïque, formulée dans le livre de l’Exode (Ex 21, 24) et répétée dans le Lévitique (Lv 24, 19-20), que nous appelons, de son nom latin, la loi du talion. Ce mot est formé sur l’adjectif « talis », tel : telle l’offense, telle la vengeance. En son sens vrai, la loi du talion veut limiter la vengeance et mesurer la juste compensation d’une offense : un œil (et non pas deux !) pour un œil ; une dent (et non pas la mâchoire !) pour une dent abîmée. Le premier siècle donnait d’ailleurs à cette image une portée toute symbolique et débattait surtout d’arrangements financiers. Face à quoi Jésus énonce une solution radicale : « ne pas riposter au méchant ». Jésus cite l’antique loi pour signifier qu’il ne faut pas rendre coup pour coup ; il sait que le désir de vengeance demeure vivace au cœur de l’homme. Or il demande qu’on ne cède pas à ce désir, qu’on ne cherche même pas à riposter. Ce n’est pas une loi d’Etat, mais une orientation pour ceux qui ont choisi les béatitudes et qui savent bien que le coup « justement » rendu n’est pas une fin, mais le début d’une réaction en chaîne de la violence.

    Tendre l’autre joue ?
    Quand Jésus lui-même a été giflé pendant la Passion il n’a pas tendu l’autre joue, il a mis le brutal en face de son acte : « Si j’ai mal parlé, montre en quoi ; si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » (Jn 18, 23). Faut-il tendre la joue, favorisant ainsi la violence ? Jésus veut justement enseigner le contraire. Quand il dit : « Ne riposte pas au méchant », on sait qu’on a affaire à un méchant. Mais il s’agit de quelque chose qui dépasse infiniment ce méchant et dépasse aussi notre joue brûlante. Sous cette image si fortement parlante, « tendre l’autre joue », se cache un projet : stopper la spirale de la violence. Quelle différence entre Genèse 4, 24 : « Lameck sera vengé 77 fois ! » et l’évangile de Matthieu (18, 22) où Pierre reçoit cette réponse : « Pardonne jusqu’à 70 fois 7 fois. » Ce retournement, qui peut paraître tout à fait utopique, commence très réellement dès que nous avons le courage de dire non à notre propre violence. Pas la violence de l’autre, la nôtre, au volant, au travail, à la maison… Faut-il donc laisser le champ libre à tous les tordus, à tous les violents ? La violence n’a jamais rien appris à personne, elle ne fait qu’appeler encore plus de violence. Saint Paul a creusé ce problème : « Ne te laisse pas vaincre par le mal » (Rm 12, 17). Ne donne à personne le pouvoir de te transformer en bloc de haine. Sinon, tu es vaincu par le mal. On ne peut pas toujours se maîtriser parfaitement devant une brute ou un sournois. Mais on peut lutter contre la montée en soi de la violence, contre des paroles et des gestes de violence. On peut essayer de ne pas dévoyer la légitime défense et la légitime indignation en violence plus grande et aveugle, en mépris, en désirs et actes de vengeance. A l’endroit où un chrétien stoppe la transmission de la violence en refusant d’être un maillon de la chaîne du mal, le monde nouveau naît.

    L’amour des ennemis
    Nulle part il n’est écrit dans la loi que l’on doive «  haïr » ses ennemis. Le terme vient ici pour faire contraste avec le verbe aimer. Il n’en reste pas moins que le terme rend compte malgré tout d’une certaine mentalité. Le juif déteste le Samaritain, honnit le publicain, son coreligionnaire qui accepte la honte de travailler pour l’occupant ; avec le païen il n’a pas toujours des rapports très amicaux. Le poète latin Juvénal (1er siècle après Jésus-Christ) cite parmi les exemples à ne pas imiter, celui du jeune juif romain qui se garde d’indiquer son chemin à un incirconcis (Juvénal, Satire XIV 103-104). La loi nouvelle de la charité doit bousculer de telles attitudes. Le Lévitique enseignait d’aimer son prochain, mais la notion de prochain était restreinte au frère de race. Jésus lui donne une extension universelle. Le modèle de cet amour est celui du Père céleste qui accorde à tous, bons ou méchants, les bienfaits du soleil et de la pluie. Haïrez-vous ceux que vous classez comme ennemis quand Dieu se conduit envers eux comme un Père et dispense à tous, sans discrimination, les biens de sa création ? Aimer l’ennemi, c’est, en vrai fils, se modeler sur l’agir du Père. Prier pour le persécuteur, c’est une forme d’amour ouverte sur l’espérance d’un changement et qui laisse à Dieu seul le soin de juger l’autre. Ainsi la justice nouvelle dépasse de loin le rapport banal du « donnant donnant » connu même du publicain et du païen. Répondre au mal par le bien et ne pas attendre que l’autre nous aime pour l’aimer, ce sont deux attitudes du Père que Jésus nous demande de prendre en exemple : « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »
    Dans un sermon, saint Bernard parlant de la Vierge Marie, la femme dont parle l’Apocalypse, nous la décrit comme ayant réalisé cette demande de Jésus d’imiter l’agir du Père : « Oui, c’est elle qui s’est revêtue comme d’un autre Soleil. Tout comme le soleil, en effet, se lève sans distinction sur les bons et les méchants (Mt 5, 45), elle aussi, sans tenir compte de ce que nous avons pu mériter dans le passé, se montre accueillante à toutes les requêtes, très clémente pour tous les recours et pleine d’un immense élan de bonté pour répondre à tous les besoins. »
    Que la Vierge Marie intercède pour que la grâce nous conduise, nous aussi, de consentements en consentements à cet agir chrétien de la trempe des saints…

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08-03-2017 - LA SAMARITAINE

  • 3e dimanche de carême - année A - 19 mars 2017
  • LA SAMARITAINE

    3e dimanche de carême - année A - 19 mars 2017

    Jean 4, 5-42

    A travers ce récit qu’il a vécu au puits de Jacob, l’évangéliste saint Jean nous donne une catéchèse qui cherche à nous faire descendre dans le mystère de la personne de Jésus, ce puits d’où jaillit l’Eau vive pour la vie éternelle. Jésus est-il pour nous ce don de Dieu, cette eau vive qui étanche notre soif de Dieu ? Prenons-nous le temps de prier et de méditer sa Parole ? Est-il pour nous notre Sauveur ? Est-il pour nous le Sauveur du monde, et comment alors nous sommes-nous associés aux semailles missionnaires ?

    Jésus vient de Judée et se rend en Galilée, il passe par la Samarie. C’est l’itinéraire le plus court. Il arrive à Sychar ou Sichar, sans doute l’ancienne Sichem qui n’était plus qu’un petit bourg. C’est près de Sichem que le patriarche Jacob avait acheté une parcelle de champs pour y planter sa tente (Gn 33, 18). Il n’est pas dit qu’il ait creusé un puits, mais la tradition lui en attribuait un qui portait son nom. Jean précise l’heure : il est environ midi. Est-ce parce que c’est l’heure de la pleine lumière et que la lumière du monde vient de se lever sur la Samarie, avec la révélation du Messie ?

    La soif
    « Jésus, fatigué par la route, s’assied au bord du puits. » L’évangéliste souligne cette lassitude de Jésus, qui assume les peines de notre condition humaine. Puis arrive une femme de Samarie. Jésus va rompre le silence ; il va faire tomber les barrières : barrière entre Juifs et Samaritains, barrière entre hommes et femmes. Le dialogue s’engage. Elle ne pense qu’à l’eau qu’elle puise péniblement. Il ne parle que d’une eau qu’il veut faire sourdre des profondeurs du cœur. Il en énonce les qualités : désaltérante au point d’étancher à tout jamais la soif ; vivifiante car elle est l’eau vive qui devient « source jaillissante pour la vie éternelle » ; débordante puisqu’elle recouvre les rives de l’éternité. Qui donc est ce sourcier ? Jésus ne propose pas à la Samaritaine de l’aider à remonter le seau du puits ; tout au contraire, par une approche psychologique plus délicate, il veut se faire l’obligé de la Samaritaine : « Donne-moi à boire ». Dans une perspective de réciprocité, Jésus qui est don attend la réponse des hommes à son appel. C’est de cette réponse qu’il a soif. Il est un mendiant d’amour : « Donne-moi à boire ». La Samaritaine réagit aussitôt : comment une telle démarche est-elle possible de la part d’un Juif ? Mais Jésus change de registre : « Si tu savais le don de Dieu. » Et alors, c’est l’étonnant paradoxe : l’homme fatigué, assoiffé, qui sollicitait un peu d’eau pour se rafraîchir est celui qui propose l’eau vive ! Le don de Dieu, c’est Jésus lui-même, c’est de le connaître. Jésus le redit dans sa dernière prière : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi et celui que tu as envoyé » (Jn 17, 3). Nous savions que Dieu pouvait étancher notre soif, mais sans cet évangile, qui oserait penser que Dieu a soif de nous ?

    Le secret
    Un homme ne pouvait décemment prolonger une conversation avec une femme hors de la présence de son mari. Aussi Jésus demande-t-il à la Samaritaine de faire venir le sien, quoiqu’il sache très bien à quoi s’en tenir. Il voit au fond de ce puits mystérieux qu’est la conscience de la femme. Il y découvre son secret. C’est une nouvelle approche psychologique qui révèlera la femme à elle-même et à son état de péché. « Je n’ai pas de mari », répond la femme. Si Jean souligne cette absence de mari, c’est qu’il y voit une signification profonde. Rappelons-nous : à Cana, Jésus s’est substitué en quelque sorte à l’époux, en procurant aux invités le vin qui manquait. Dans le chapitre qui précède immédiatement celui-ci, Jean-Baptiste donne à Jésus le titre d’époux, lui-même n’étant que « l’ami de l’époux. » Or le temps messianique est celui du renouvellement de l’Alliance, c’est-à-dire des épousailles de Dieu avec son peuple. Jésus vient proposer aux hommes une Nouvelle Alliance. Il l’offre à tous : aux pécheurs, aux exclus de la Synagogue, aux non-Juifs, aux Samaritains… Précisément la Samarie s’était détachée de l’Alliance ; elle va y rentrer grâce à cette femme qui va alerter toute la ville. Qui donc est ce passant dont les yeux scrutent les abîmes de ce cœur féminin ? Qui est-il pour parler avec une telle autorité et sur un tel sujet sans froisser ? « Seigneur, je le vois, tu es un prophète », dit-elle à Jésus.

    Le fond du puits
    Comme toute personne à qui Dieu se révèle, la femme éprouve l’irrésistible désir de communiquer sa « bonne nouvelle ». Rappelons-nous Marie-Madeleine courant annoncer aux disciples : « J’ai vu le Seigneur, et voici ce qu’il m’a dit » (Jn 20, 18). Ainsi cette pécheresse de Sychar : « Laissant là sa cruche », dont elle n’a plus que faire depuis qu’elle a bu l’eau vive, elle court avertir tout le village qu’un étranger lui a révélé sa vie intime : « Ne serait-ce pas le Messie ? » En lui dévoilant cette blessure qu’elle portait en elle, Jésus l’avait amené à faire la vérité sur elle-même, à vivre dans la vérité. Quand Jésus vient s’asseoir sur la margelle de notre puits, nous faisons nous aussi l’expérience de cette blessure qui vient mettre à nu notre existence. Comme cette femme de Samarie, nous sommes acculés à regarder en face notre pauvre vérité, à reconnaître en nous-mêmes ce qui nous empêche de vivre en vérité. Cependant si Jésus nous confronte ainsi à notre propre vérité, ce n’est pas pour nous accuser mais pour nous sauver. Parce qu’elle n’a pas fui sa propre vérité et qu’elle l’a reconnue, la Samaritaine a pu reconnaître, dans ce prophète assis sur la margelle du puits, le « Messie ». Parce qu’elle n’a pas eu peur de se révéler à tous telle qu’elle était, avec « tout ce qu’elle avait fait », son témoignage a été reçu par ceux qui la connaissaient. Le témoignage de la Samaritaine bouleverse les habitants de Sychar et les conduit à Jésus, à sa personne, à sa parole. Il en sera de même plus tard : toute conversion doit aboutir à cette rencontre. L’évangéliste termine son récit en évoquant le titre que ces premiers Samaritains convertis donnent à Jésus, « Sauveur du monde ». Tout l’épisode en reçoit sa signification profonde : il annonce l’universalité du salut.

    Tout ce chapitre de saint Jean est une avancée progressive dans le mystère de Jésus. Après le thème de la vraie soif dans le dialogue avec la Samaritaine il y a aussi le thème de la faim véritable dans l’entretien avec les disciples : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre. » Saint Bernard écrivait dans un sermon : « … tout comme les œuvres de la chair (Ga 5.19) furent les vivres des hommes charnels, ainsi la nourriture, c’est aussi de faire la volonté du Père tout-puissant (cf Jn 4, 34). Leur nourriture, c’est encore la Parole de Dieu, aliment de tous les saints, des hommes aussi bien que des anges. D’où ce mot de l’Ecriture : « L’homme ne vit pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
    Au Moyen-Age, le puits au cœur des cloîtres était là pour rappeler que la Parole, méditée par les moines en cet endroit, peut désaltérer leur cœur à jamais.

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09-04-2017 - LE TOMBEAU VIDE

  • Veillée pascale - année A - 16 avril 2017
  • LE TOMBEAU VIDE

    Veillée pascale - année A - 16 avril 2017

    Matthieu 28, 1-10

    La joie éclate dès le début de la veillée pascale, dans le chant de l’ « Exultet ». « Exultez ! Le pouvoir sanctifiant de cette nuit chasse les crimes et lave les fautes. Ô nuit de bonheur ! Nuit où l’homme rencontre Dieu. »
    Quand les cloches de Pâques auront fini de sonner, allons-nous redevenir préoccupés, insatisfaits, inquiets ?

    Le sabbat, jour chômé des juifs était le samedi. C’est donc le dimanche matin que Marie-Madeleine et Marie, mère de Jacques, montent visiter le tombeau. Nous n’avons pas la description de la Résurrection - Jésus est déjà ressuscité -, mais celle de l’ouverture du tombeau par un ange, pour que les femmes puissent constater qu’il est vide. L’ange leur en donne l’explication : Jésus est ressuscité. Et il les invite à transmettre cette nouvelle aux apôtres, pour qu’ils reconstituent la communauté des disciples. Le Ressuscité a déjà pris la tête du groupe dispersé, en le précédant au lieu du rassemblement, la Galilée.

    Le message pascal
    Le tombeau vide n’est pas en soi une preuve de la Résurrection de Jésus. Le rocher s’ouvre comme un point d’interrogation. La réponse va venir. Dieu donne la réponse par son Ange : « Il n’est pas ici car il est ressuscité. » Telle est la foi pascale. La résurrection est objet de foi et la foi répond à une révélation de Dieu. Cet événement constitue le premier jour de la semaine, d’une nouvelle création. L’aspect de l’Ange donne aux femmes une première idée de la condition nouvelle de Jésus. Cet Ange ressemble étrangement à Jésus quand il se transfigura sur la montagne (17, 2). La présence de cet être de l’autre monde n’est-elle pas le signe que Jésus, sorti du tombeau, est entré dans la gloire et la puissance de Dieu ? Son entrée dans l’univers spirituel bouleverse les forces de la nature, fait basculer la pierre ronde qui le retenait dans la mort, renverse les gardiens des morts. Ce sont autant de signes qui essaient de traduire l’événement pascal. Tout atteste, le ciel et la terre, que Jésus, crucifié par les hommes, Dieu l’a réveillé, exalté, glorifié. On entre dans la joie de Pâques quand on comprend à quel point la résurrection du Christ change tout. Mais Pâques n’est pas seulement une brève rencontre avec la joie. Cette joie est à emporter en pleine vie quotidienne. C’est au milieu même de nos craintes que Jésus veut mettre sa paix.

    Le don de la paix
    « Soyez sans crainte ! » Tels sont les premiers mots qui nous introduisent au mystère de la Résurrection. On les retrouve dans la bouche de l’Ange s’adressant aux femmes, comme dans celles du Christ Jésus lui-même. A Pâques, nous célébrons cet instant où Dieu a fait jaillir une lumière, une toute petite lumière, semblable à celle du cierge pascal que nous allumons au feu nouveau. Et à mesure que cette lumière s’étend au milieu des ténèbres, à mesure qu’elle embrase le cœur d’hommes et de femmes, cette lumière transforme peu à peu notre monde, sans bruit, en y faisant naître des sources de paix. Car la paix n’est pas une œuvre humaine. La paix ne se construit pas d’abord par des traités ou des accords, aussi importants soient-ils. La paix ne vient pas de nous ! C’est un don qu’il nous faut accueillir. La paix véritable, c’est un Autre qui nous la donne. Et lorsque cette source se met à chanter dans le cœur d’un croyant, ce sont tous ceux qui l’entourent qui en sont éclaboussés et rafraîchis. Car entre nous, la seule paix qui vaille, la seule paix qui dure et apaise les tempêtes, c’est le Ressuscité, « lui qui est notre paix ». Aujourd’hui, l’une des missions essentielles de tout chrétien, c’est de devenir cette source de paix dont le monde a tant besoin, pour la gloire de Dieu et le salut de tous les hommes.

    Les femmes au tombeau
    Comment ne pas découvrir dans ce récit de Matthieu le discret mais sincère hommage de l’Eglise primitive à la femme ? Dans l’Evangile, nous voyons des hommes, même très proches de Jésus, abandonner, renier, trahir le Maître. Jamais il n’est dit qu’une femme ait fait pareille chose. Or que de femmes traversent les évangiles ! Elles ont veillé sur lui. Elles ont veillé avec lui. Elles l’ont assisté dans sa passion et sa mort. Même la femme de Pilate s’est intéressée « à ce juste » (27, 19). Elles ont pressenti le mystère de la personne de Jésus. Plus que l’homme, la femme est intuitive et communicative. Aussi « dès l’aube » - que faisaient les apôtres ? - elles courent au tombeau, elles le trouvent vide, elles écoutent l’annonce de l’Ange, enfin elles voient Jésus lui-même qui vient à leur rencontre, les salue et les envoie comme apôtres des apôtres, premières évangélistes de sa résurrection. Quelle joie et quelle hâte chez ces femmes ! « Vite, note Matthieu, à la fois tremblantes et joyeuses, elles quittèrent le tombeau et coururent porter la nouvelle aux disciples ». C’est par ces humbles membres de l’Eglise que les disciples éminents vont retrouver le chemin de leur propre foi. Puis Jésus se manifeste aux femmes. C’est comme une réponse de Jésus à la foi des femmes. Elles ont à son égard les gestes des vrais disciples (s’approcher, se prosterner). Jésus confirme leur mission.

    « Il vous précède en Galilée »
    Les femmes doivent annoncer la nouvelle aux disciples : le Ressuscité part devant, berger rassemblant son troupeau après la tragique dispersion. Le rendez-vous se fera en Galilée ; c’est la « Galilée des nations » : repoussée par Jérusalem, la mission chrétienne se tournera plus résolument vers les païens ; c’est la Galilée où les disciples ont entendu l’appel du Royaume et où ils renoueront avec la présence nouvelle de Jésus : « Là, vous le verrez ». C’est en Galilée, là où tout a commencé, dans le quotidien d’une profession séculière, que la nouvelle vie doit commencer. « Or maintenant que le Christ est passé dans la nouveauté de la vie (Rm 6, 4), il nous invite aussi à faire ce passage, car il nous donne rendez-vous en Galilée (Mt 28.10). Effectivement, du moment que celui qui est mort est mort au péché une fois pour toutes, ce que déjà il vit, il ne le vit plus pour la chair, mais pour Dieu ( Rm 6, 10) » ( Saint Bernard).

    Alleluia !

     

     

     

     

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11-05-2017 - AMOUR ET FIDELITE

  • 6e dimanche de Pâques - année A - 21 mai 2017
  • AMOUR ET FIDELITE

    6e dimanche de Pâques - année A - 21 mai 2017

    Jean 14, 15-21

    Connaître le Christ, c’est percevoir sa relation intime avec les deux autres personnes divines. C’est encore expérimenter au plus profond de soi notre communion de vie avec le Fils, le Père et l’Esprit. Il n’est de vie chrétienne que trinitaire. En est-il ainsi pour nous ?
    Savons-nous malgré l’absence sensible du Ressuscité le rencontrer par la foi, dans nos frères, dans l’Eglise, dans la lecture de sa Parole ?

    L’Evangile de ce jour est un passage du discours d’adieu que Jésus adresse à ses disciples, le soir de la Cène : il leur promet l’envoi d’un Défenseur, l’Esprit Saint, Esprit de Vérité. Cette promesse est précédée d’une demande de Jésus à ses disciples : observer ses commandements par fidélité à son amour. Jésus demande d’aimer, non pas une Loi, mais sa personne. Toute la tonalité du christianisme est incluse dans cette orientation donnée par le Christ à la loi nouvelle : une loi qui n’est pas imposée du dehors, qui est acte d’amour et appelle, de ce fait, la réciprocité divine.

    Garder les commandements
    « Si vous m’aimez, vous resterez fidèles à mes commandements. » Garder les commandements n’est pas une sorte de suite plus ou moins facultative de notre élan d’amour pour Jésus. Ce n’est même pas une logique : si j’aime Jésus, il faudra bien que j’observe ses commandements. Le « si » unit beaucoup plus fortement notre désir d’aimer Jésus et notre conduite dans la vie : je n’aime que lorsque j’obéis à sa parole parce que mon amour réel, concret, c’est ce que je fais. Nos échecs ont leur source ici : refuser de voir que l’amour n’est pas un mot, ni un rêve, ni un battement de cœur, mais une conduite. Quand on médite avec saint Jean, cette conduite est très claire : nous devons aimer nos frères de l’amour avec lequel Jésus aime. Cet Amour est puisé et vécu dans sa relation au Père. Notre conduite fraternelle prolonge ce qui se vit dans la Trinité. Le voilà ce lien si fort qui unit notre très réel désir d’aimer Dieu et ce que nous faisons concrètement du matin au soir avec notre intelligence et nos mains, et au cours de nos rencontres fraternelles. Si en tout cela il n’y a pas d’amour, ne parlons pas d’amour à Dieu. C’est quand tu aimes tes frères, nous dit Jésus, que tu m’aimes. Le commandement de Jésus, qui est commandement d’amour, comme le répète souvent saint Jean, n’est pas un commandement pour se protéger soi-même, mais bien un commandement qui ouvre les yeux à la présence de l’autre, au mystère des êtres dont notre vocation est de devenir le prochain.

    L’envoi de l’Esprit
    « Si vous m’aimez, je prierai le Père et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous : c’est l’Esprit de vérité. » Le Défenseur (Paraclet, en grec), c’est celui qui est « appelé à côté de quelqu’un » pour lui venir en aide (assistant, avocat, défenseur). Jésus est venu pour être notre avocat. L’Esprit poursuivra cette œuvre ; il viendra à notre aide et sera pour toujours avec nous. Le mot « Défenseur » reçoit ici toute son acception juridique, car le quatrième Evangile prend volontiers l’aspect d’un procès engagé entre Jésus et le monde. Ici le mot « monde » a une signification péjorative : c’est le domaine de Satan ; il a parti liée avec le mal. Le monde est incapable d’accueillir l’Esprit ; il ne le voit pas, il ne le connaît pas. C’est tout le drame de l’incrédulité. En multipliant les expériences de charité fraternelle, nous expérimentons la douceur de vivre avec Jésus sa propre expérience de Fils, dans ce mystérieux courant d’amour que nous appelons l’Esprit. Mais tout cela ne peut donner qu’une impression d’irréel, ou d’absence trop cruellement réelle si nous ne cherchons pas obstinément la réalité de la Présence dans la réalité de notre conduite. Chaque fois que nous voulons méditer sur notre relation au Père, au Fils et à l’Esprit, commençons par nous asseoir au beau milieu de nos relations fraternelles. Ce sont elles qui nous garantissent des approches vraies de Dieu. On ne peut faire l’expérience de la Présence de Dieu que dans l’expérience du commandement de l’amour.

    « Je ne vous laisserai pas orphelins »
    Le mot « orphelins » renvoie aux termes de tendresse, employés à plusieurs reprises par Jésus, au cours de ces adieux : « Mes petits enfants ». Puis l’accent prophétique se fait entendre à nouveau : Jésus annonce sa mort et sa résurrection. « Vous me verrez vivant et vous vivrez aussi. » Le fruit de sa résurrection sera le don de la vie, de la vie divine que Jésus dispensera en abondance. Alors les disciples feront l’expérience de la présence en eux du Ressuscité, présence d’un mode nouveau, présence spirituelle, dans une intime communion d’amour. Le but de Jésus, dans ce discours, c’est de rassurer ses disciples, de leur donner des « provisions » pour affronter les évènements qui arrivent jusqu’au jour où ils le reverront vivant. « Ce jour-là », ils seront enfin capables de le reconnaître, de le connaître vraiment, de comprendre son rôle et sa mission. Tout deviendra lumineux, ils auront enfin l’intelligence des Ecritures. Jésus veut fortifier ses disciples, les aider à croire que la contagion de l’amour gagnera peu à peu et qu’il leur est possible de transformer l’esprit du monde en esprit d’amour. En quelque sorte, la mission qu’il leur donne, c’est une évangélisation par contagion, de proche en proche. Mission impossible ? - Non pas, puisque Jésus le dit : « Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous. D’ici peu de temps le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi. » Et on sait bien que dans le langage de Jésus, vivre, c’est aimer.

    « Amour et fidélité se rencontrent, justice et paix s’embrassent » (Ps. 85, 11). Car il n’est pas de fidélité qui ne s’enracine dans un amour vrai, il n’est pas non plus d’amour véritable qui n’ajuste notre vie à la parole de l’Aimé, qui ne nous transforme peu à peu, pour nous faire ressembler toujours davantage à lui. C’est dans ce mouvement incessant de ressemblance toujours plus profonde que nous entraîne l’Esprit de Dieu.

     

     

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13-06-2017 - LA VIE DONNEE DU CHRIST

  • Solennité du Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ - année A - 18 juin 2017
  • LA VIE DONNEE DU CHRIST

    Solennité du Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ - année A - 18 juin 2017

    Jean 6, 51-58

    Aujourd’hui, l’Eglise nous propose de célébrer plus particulièrement la fête du Saint Sacrement, la fête de l’Eucharistie. Les célébrations hebdomadaires ou quotidiennes, à cause de l’accoutumance, risquent d’entraîner chez nous une certaine routine. Cette fête particulière nous permet de porter une plus grande attention à ce sacrement essentiel qui renouvelle en nous la vie même du Ressuscité. Ne croyons-nous pas trop souvent que l’on peut se passer de se nourrir de la Parole de Dieu, du moment que l’on communie fréquemment ? Qu’il suffit de s’unir le dimanche ou même tous les jours au Christ, sans s’être soucié de vivre avec lui dans la vie quotidienne ?

    L’Evangile de Jean est tiré du discours de Jésus sur le pain de vie, prononcé après la multiplication des pains. Jésus proclame qu’il est lui-même le pain vivant qui procure la vie éternelle. Le texte de ce jour est la seconde partie de ce discours sur le pain de vie. Dans la première partie Jésus avait demandé, comme préalable nécessaire, d’avoir foi en lui (Jn 6, 41-51). La révélation qu’il s’apprêtait à faire était tellement inouïe qu’elle impliquait d’abord « de croire en celui que Dieu avait envoyé » et d’avoir confiance en ses paroles.

    Le pain vivant descendu du ciel
    « Moi, je suis le pain vivant qui est descendu du ciel. » (6, 51). Jésus n’a de cesse, tout au long de ses déclarations surprenantes, d’évoquer son origine céleste et sa filiation divine. C’est parce qu’il vient du Père, qu’il est uni au Père, qu’il peut lui-même être un dispensateur de vie, d’une vie divine. « Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. » (6, 51). Les mots sont proches de ceux que Jésus prononcera en instituant l’Eucharistie. L’évangéliste met en rapport l’Eucharistie et l’Incarnation. Le Verbe fait chair devient le pain de vie. L’Incarnation est au principe du salut.

    La vraie nourriture et la vraie boisson
    Il faut manger pour vivre. Cette évidence qui conditionne les rythmes fondamentaux de notre corps, Jésus la reprend pour nous faire découvrir la pulsation d’une autre vie, celle de cet homme intérieur dont saint Paul nous dit qu’il doit grandir et se fortifier en chacun de nous. Mais alors que nous sommes réceptifs aux signaux que nous envoie notre corps par la faim et la soif, nous avons du mal à percevoir cette autre faim et cette autre soif qui nous habitent. Et si nous ressentons un manque et un vide au plus profond de nous-mêmes, nous n’en comprenons pas toujours l’origine et nous ne savons pas toujours où trouver ce qui les apaisera. C’est pourquoi il nous faut réapprendre les chemins de la vie intérieure, consentir de nouveau à cette dépendance fondamentale qui nous constitue.

    La faim de Dieu
    Dans le Deutéronome, Moïse décrit la manière dont Dieu éveilla cette faim dans le cœur du peuple d’Israël. C’est en le conduisant au désert durant quarante années que Dieu lui fit découvrir que « l’homme ne vit pas seulement de pain ». Il est bon de se rappeler ici la réalité du désert : Dieu mène dans une situation sans issue, où il ne subsiste plus de salut sinon une confiance aveugle en Dieu. Il a fallu la découverte de leur pauvreté intérieure, au cœur de la solitude et du silence des grands espaces, pour que les Israélites pressentent cette autre faim et cette autre soif que rien ne peut venir combler. Mais pour que se creuse ce désir, il fallut de longues années, comme si l’usure du temps pouvait tracer, au plus profond de leur être, ce chemin de liberté vers cette autre terre promise. En recevant l’eucharistie, chacun doit se rappeler qu’au milieu du désert de ce monde, il se jette comme un affamé dans les bras de Dieu.

    L’impossible
    « Les Juifs discutaient entre eux. » (6, 52). Celui qui venait de nourrir une grande foule en multipliant les pains, celui qui avait marché sur les eaux, voilà qu’il se mettait à parler un langage incompréhensible. « Comment cet homme là peut-il nous donner sa chair à manger ? » (6, 52). Le sang n’est jamais consommé par un Israélite ; le sang est le siège de la vie : il est réservé à Dieu ; dans chaque sacrifice, le sang lui est offert intégralement. Jésus annonce, de cette manière, le caractère sacrificiel de l’Eucharistie, et le lien indissociable qui unit à sa mort et à sa Passion le don de sa chair et de son sang.

    Promesses de vie
    Voilà le paradoxe de la foi : ces paroles sont humainement incompréhensibles et pourtant elles nous font vivre. A la suite de ce discours, des quantités de gens ont cessé de suivre Jésus : ce qu’il disait était inacceptable. Alors il s’est retourné vers les Douze et il leur a demandé : « Et vous, ne voulez-vous pas partir ? » C’est là que Pierre a répondu : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ». Il nous faut suivre le chemin de Pierre : vivre de ces paroles, les laisser nous nourrir et nous pénétrer, sans prétendre les expliquer. Ce qui nous fait vivre, c’est le don du Christ, son Sacrifice. Sacrifier (faire du sacré), entrer en communion avec le Dieu de la vie, ce n’est pas tuer ; c’est vivre, et faire vivre nos frères en devenant leurs serviteurs.

    Vivre de l’Eucharistie
    L’Eucharistie n’est pas un don parmi d’autres dons. Elle est le Donateur lui-même qui veut entrer chez nous comme chez lui. C’est pour cela que l’Eucharistie ne se termine pas avec la fin de la célébration de la Messe. L’Eucharistie commence avec la Messe. Pourtant elle n’est authentique et vraie que si elle transforme notre journée et notre semaine. Par nos talents, nos qualités, toutes nos capacités, nous cherchons trop souvent à briller parmi les hommes, parfois même à les dominer ou à les écraser. Nous cherchons à nous servir nous-mêmes. Par l’Eucharistie, nous nous engageons exactement à l’inverse. Dans tous nos engagements, familiaux, professionnels, civiques, si nous sommes fidèles à l’Eucharistie, nous voulons désormais servir les autres, comme Jésus souhaite toujours le faire au milieu des hommes. A notre tour, nous voulons ne plus vivre pour nous-mêmes, mais laisser le Seigneur vivre et œuvrer en nous pour l’humanité entière, à commencer par ceux qui nous sont proches. Cette conversion est à la base de la vie chrétienne authentique. Cette aventure, nous ne la vivons pas seuls, car Dieu a fait de nous un peuple, son peuple. Et quand nous communions au Corps et au Sang du Christ, nous devenons « un seul corps », son Eglise.

     

              

     

     

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09-07-2017 - L4ACCUEIL DE LA PAROLE

  • 15e dimanche du temps ordinaire - année A - 16 juillet 2017
  • L’ACCUEIL DE LA PAROLE

    15e dimanche du temps ordinaire - année A - 16 juillet 2017

    Matthieu 13, 1-23

    Aujourd’hui, nous avons à nous demander quels sont en nous les effets de la Parole de Dieu. Nous contentons-nous de l’entendre ? Savons-nous l’écouter ? Surtout passe-t-elle vraiment dans notre vie ?

    La parabole du semeur décrit un fait historique : le Christ est venu dans le monde pour semer la Bonne Nouvelle. Mais le récit constate le peu de succès de cette entreprise : une partie du grain vient à maturité, mais il y a des pertes considérables. Pourquoi ces échecs du Christ et de l’Eglise à sa suite ? Parce que le Royaume de Dieu est une entreprise d’amour, il ne s’établit pas sans la libre collaboration des hommes.

    Le semeur
    En utilisant des images familières à son auditoire galiléen, Jésus décrit des semailles et le sort réservé à la graine selon le terrain qui la reçoit : sol rocailleux, haies de ronces, chemin qui se distingue à peine du champ, comme il arrive souvent ; à quoi s’ajoutent des obstacles venus de l’extérieur : oiseaux du ciel, soleil brûlant. Mais si les grains tombent en bonne terre, « ils produisent du fruit à raison de cent ou soixante ou trente pour un. » Forte image, car la moisson palestinienne ne dépassait guère, dans les meilleurs cas, le rendement de onze à douze pour un. A travers ces évocations, Jésus veut expliquer, tant à la foule - si elle veut bien comprendre - qu’à ses disciples, les difficultés que rencontre son message. Car c’est lui le Semeur « qui est sorti pour semer », pour semer la Parole de Dieu. « Ce jour-là, il était sorti de la maison », dit Matthieu. La Parole est le lieu de la rencontre personnelle avec Dieu, le lieu de l’expérience spirituelle. Dans son sermon 19, Isaac de l’Etoile, abbé cistercien du XIIe siècle écrit : « Le semeur est sorti pour semer sa semence. Le Fils de l’homme est donc sorti du sein de la Vierge et il s’est semé lui-même, c’est-à-dire le Verbe de Dieu, dans les oreilles des hommes par la parole, dans leurs yeux par l’exemple, dans leur cœur par la grâce. Mais tandis qu’il sème se révèlent quatre catégories différentes d’auditeurs ».

    Accueil de la parole
    « Celui qui a recevra encore, et il sera dans l’abondance ; mais celui qui n’a rien se fera enlever même ce qu’il a. »
    Jésus applique la sentence à l’accueil fait à sa Parole. Celui qui s’ouvre avec droiture à la lumière de son message, recevra encore davantage de lumières. Tel est le cas des disciples, auxquels Jésus révèle les « mystères » du royaume, parce que leurs cœurs sont disponibles. Mais la foule qui s’enthousiasme pour le thaumaturge se méprend sur la personne de Jésus ; elle ne reconnaît pas à travers les signes qu’il donne, l’envoyé de Dieu ; son adhésion reste superficielle. Quant aux scribes et aux pharisiens, l’accueil fait à la Parole est plus froide encore ; ils ne mettent aucune bonne volonté. Sur la pierre, la graine ne produit aucune récolte ; il est inutile de l’y laisser ; on peut la retirer. L’indifférence de certaines bourgades l’a beaucoup affecté : « Malheureuse Chorozaïn ! Malheureuse Bethsaïde ! » Cette parabole symbolise le constat de Jésus, lucide et pourtant loin d’être découragé. Elle nous invite nous aussi aujourd’hui à nous interroger sur l’accueil que nous faisons à la Parole de Dieu. Qu’est-ce qui risque d’ôter de nos cœurs la Parole : le respect humain, l’athéisme contemporain, le manque de prière… ? Quelles épines risquent de l’étouffer : le train-train de la vie, la recherche du confort, les moqueries… ? Quelles épreuves risquent de la déraciner : les doutes dus à une foi insuffisamment éclairée, le refus d’une foi ou d’une charité qui nous dérange, l’indifférence qui nous entoure ?

    L’endurcissement d’un peuple
    « Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, qu’ils écoutent sans écouter et sans comprendre. »
    Les paraboles de Jésus sont transparentes et claires. Jésus ne cherche pas à obscurcir son enseignement pour décourager ses auditeurs. En employant un langage non abstrait, il peut faire passer, au contraire, des vérités difficiles. Ces foules qui écoutent sans vraiment comprendre, Jésus voudrait les guérir de leurs faux rêves et de leur enthousiasme stérile ; il déplore avec tristesse l’aveuglement des esprits, comparable à celui qu’avait déjà rencontré le prophète Isaïe au VIIIe siècle avant Jésus-Christ : (…) Le cœur   de ce peuple s’est alourdi : ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouchés les yeux, pour que leurs yeux ne voient pas, que leurs oreilles n’entendent pas, que leur cœur ne comprenne pas, et qu’ils ne se convertissent pas. Sinon, je les aurai guéris ! » (Is. 6, 10) Et Yahvé annonce un terrible châtiment : de ce peuple endurci il ne restera qu’une souche, mais « cette souche est une semence sainte » (6, 13). La situation où se trouvait Isaïe et celle où se trouve Jésus offre des ressemblances frappantes. Et Jésus n’est-il pas cette  «  semence sainte » ? Cette prophétie d’Isaïe sert de mot de la fin aux Actes des Apôtres. On peut dire alors qu’elle s’est réalisée : le refus d’Israël est un fait accompli. Aussi est-ce aux païens « qu’a été apporté le salut de Dieu. » (Ac. 28, 26).

    Il y a toujours des moissons
    L’assurance, à la fin de la parabole, que la semence tombée sur la bonne terre produira cent, soixante et trente pour un, donc que la moisson sera dans l’ensemble supérieurement bonne, est absolue. Dieu, même sur le mauvais champ de ce monde, trouvera son compte ; un seul saint contrebalance pour lui cent tièdes ou incroyants. Si l’œuvre de la vie du Christ a paru échouer devant la dureté de cœur de ses auditeurs, la croix qui supplée fut comme la pluie qui abreuva la terre desséchée. Entendre l’appel à la confiance quand les semailles semblent décevantes, ce fut le cas pour bien des missionnaires, c’est le cas pour tout apôtre aujourd’hui, pour tout chrétien qui regarde la télévision et les gens dans la rue : « Où sont les blés qui lèvent ? » Le meilleur connaisseur des terres d’hommes nous affirme que s’il y en a de dures, il y en a aussi d’excellentes, et donc toujours des moissons. Jésus a dit cela aux foules désemparées, à ses disciples ébranlés. Il nous le dit maintenant à nous qui mesurons l’abandon de la pratique religieuse, l’indifférence, la montée de l’incroyance. Tant qu’on sèmera l’Evangile, il y aura du fruit à cent, à soixante, à trente pour un !

     

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12-08-2017 - LE SILENCE DE DIEU

  • 20e dimanche du temps ordinaire - année A - 20 août 2017
  • LE SILENCE DE DIEU

    20e dimanche du temps ordinaire - année A - 20 août 2017

    Matthieu 15, 21-28

    Comme la Cananéenne, il arrive que nous fassions, nous aussi, l’expérience du silence de Dieu. Nous prions, nous crions vers lui : « Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David », ou encore nous murmurons : « Seigneur, viens à mon secours », mais Jésus reste silencieux ! Dieu semble lointain, indifférent à notre souffrance, à nos appels, et nous perdons courage. Cette expérience du silence de Dieu, la Cananéenne l’a traversée, comme Jésus la traversera, lui aussi, au moment de sa Passion. Jésus pourrait-il dire de moi : « ta foi est grande » ?

    Durant son ministère en Palestine, Jésus s’était volontairement limité à n’annoncer la Bonne Nouvelle qu’aux juifs, les « brebis perdues d’Israël ». Nous oublions facilement que la mission terrestre de Jésus concerne réellement Israël. Il est le Messie du peuple élu, autour duquel ensuite, une fois le peuple sauvé et parvenu à la vraie foi, les peuples païens devraient se rassembler, comme le dit très clairement la première lecture (Is. 56, 1. 6-7). Jésus ne peut pas agir en passant à côté de sa mission messianique, mais uniquement à travers l’accomplissement de celle-ci. Cette mission est accomplie à la croix, où, rejeté par Israël, il souffre non seulement pour Israël, mais pour tous les pécheurs.

    « Voici qu’une Cananéenne… »
    Le Seigneur pousse l’unique antenne de son ministère hors de la Palestine juive à une cinquantaine de kilomètres, au nord-ouest du lac, en Syro-Phénicie. Canaan était l’ancien nom de la Phénicie. A l’époque de Jésus, on disait Syro-Phénicie. Matthieu emploie le qualificatif « cananéenne », non par souci d’archaïsme, mais parce que le terme évoquait tout un passé d’inimitié entre les Cananéens et les Israélites. Au surplus, Matthieu signifiait qu’elle était païenne. Désigner quelqu’un comme « un païen » plutôt que comme «  un étranger » n’est pas innocent. Car si le judaïsme accueillait des païens convertis que l’on appelait « prosélytes », certains peuples ne pouvaient être admis comme prosélytes parce que des inimitiés ancestrales rendaient leur intégration impossible et les Cananéens faisaient partie de ces peuples à jamais exclus (cf. Dt 7, 1-6 ; 20, 16-18).
    La Cananéenne a entendu parler de Jésus. Elle a appris qu’il se trouve dans la région et est venue jusqu’à lui pour le supplier de guérir sa fille malade. Elle lui adresse un titre messianique : « Fils de David ». N’est-ce pas déjà de la part de cette femme la marque d’une confiance inébranlable dès le premier moment ? Cette supplication résonne d’une tonalité liturgique : « Aie pitié de moi, Seigneur ». C’est le « Kyrie Eleison ».

    Le silence de Jésus
    Jésus, pour faire progresser la Cananéenne dans la démarche de la foi, va user d’une méthode pédagogique qu’il faut bien appeler celle de l’épreuve ; elle comporte deux moments : d’abord le silence, puis le refus apparent. « Jésus ne répondit rien ». Face à ce mur de silence, à cette apparente indifférence, la Cananéenne aurait pu relever fièrement la tête et tourner les talons, ou bien encore exprimer toute sa révolte et son amertume, comme nous le faisons si souvent nous-mêmes. Mais au lieu de cela, cette femme en a profité pour descendre au plus profond d’elle-même. Ce que d’autres auraient pris pour une injustice, elle l’a compris comme une révélation. Elle a pris conscience qu’elle ne pouvait exiger cette grâce. Puisqu’elle n’avait plus rien à perdre, elle pouvait se jeter aux pieds de Jésus car ce n’est pas pour elle qu’elle le priait, mais pour sa petite fille. Ce qui comptait pour elle, ce n’était ni sa dignité, ni son droit, mais sa fille. Et c’est cela qui a touché le cœur de Jésus. Elle ne revendiquait rien pour elle-même. Ce chemin de liberté, Jésus nous invite à y entrer nous aussi, lorsque notre prière semble sans résultat, lorsque Dieu semble sourd à nos appels, indifférent à nos attentes. Car notre prière est si souvent centrée sur nous-mêmes, sur nos propres intérêts, qu’au lieu de nous rapprocher de Dieu, elle risque au contraire de nous en éloigner. Le silence de Jésus, son refus de nous répondre n’est pas une marque d’indifférence et de mépris, mais bien plutôt une invitation à descendre en nous-mêmes, plus profond, pour discerner ce qui nous anime vraiment. Car nous confondons souvent le bien, la volonté de Dieu avec notre propre volonté.

    Le refus
    A la demande des disciples d’exaucer la femme, Jésus oppose un refus : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël. » De même au moment de faire partir les Douze en mission, Jésus leur avait recommandé : « Ne prenez pas le chemin des païens…allez plutôt vers les brebis perdues d’Israël » (Mt. 16, 6). Le refus signifié aux apôtres, Jésus le renouvelle directement à la Cananéenne. Son attitude n’est pas sans rappeler celle qu’il avait adopté à Cana : « Femme, que me veux-tu ? » avait-il dit à sa mère qui lui demandait implicitement d’intervenir. La Cananéenne se prosterne et crie « au secours ». Jésus lui répond en lui faisant sentir qu’elle n’appartient pas à son peuple : « Il n’est pas bon de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens. » Jésus lui donne au moins la gentillesse d’un dialogue : « Laisse d’abord les enfants se rassasier. Il ne faut pas jeter trop vite le salut aux non-préparés, les petits chiens. » La Cananéenne saisit la nuance amicale, les petits chiens sont très aimés dans la maison. Loin de s’offenser, la Cananéenne confesse sa soumission : dans l’ordre de l’histoire sainte, les enfants d’Israël ont la préséance ; elle, la païenne, ne demande que « les miettes » de ce mystère du choix de Dieu. Elle exprime donc la foi d’une vraie prosélyte en proclamant le vrai Dieu, dont Jésus est l’envoyé, et le statut privilégié d’Israël, dont Jésus est le Messie, et c’est bien ce dernier qu’elle a mis au centre de sa foi.

    La foi
    A Cana, au refus apparent de Jésus, Marie avait répondu par un acte de foi immédiat : « Faites ce qu’il vous dira ». La Cananéenne ne se démonte pas non plus ; elle répond avec beaucoup d’à-propos et d’humilité : « Les petits chiens, précisément, mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ». Avec une foi si humble et si fine qu’elle ne lui dit pas : « Désobéis », elle a compris, elle entre avec Jésus dans les desseins du Père. « Oui, Seigneur, songe d’abord aux enfants, mais ne tarde pas à songer aux petits chiens qui croient peut-être encore plus en toi. » Jésus admire la foi de la Cananéenne comme il avait admiré celle du centurion de Capharnaüm ; il exauce la païenne. Une seule chose a compté, une seule chose comptera désormais : « O femme, que ta foi est grande ». Avec l’épisode de la Cananéenne, la foi au Christ apparaît comme la seule exigence faite aux païens pour que ceux-ci puissent s’asseoir à la table de l’Eglise et y recevoir « le pain des enfants ».
    Si Dieu semble parfois sourd à nos appels, si nos supplications se heurtent à un mur de silence, souvenons-nous de la foi de la Cananéenne et de ces multiples passages des Evangiles où Jésus nous invite à frapper à la porte, à attendre la venue du maître, sans nous décourager.

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12-09-2017 - LE PARDON DES OFFENSES

  • 24e dimanche du temps ordinaire - année A - 17 septembre 2017
  • LE PARDON DES OFFENSES

    24e dimanche du temps ordinaire - année A - 17 septembre 2017

    Matthieu 18, 21 - 35

    La liturgie de ce jour concentre la loi d’amour et de charité envers nos frères sur l’invitation au pardon. L’Evangile nous offre un moyen de cultiver en nous l’aptitude à se réconcilier très vite : situer nos pardons dans le pardon de Dieu.
    Savons-nous reconnaître tout ce que nous devons à Dieu et que nous ne pourrons jamais rembourser ? A notre tour, savons-nous donner sans attendre de retour ? Notre pardon est-il large, sans mesure ?

    La parabole du débiteur impitoyable met devant nos yeux l’ampleur de notre coupable manque d’amour : continuellement nous exigeons de nos semblables qu’ils nous rendent ce qu’ils nous doivent à notre avis, sans considérer un instant quelle faute Dieu nous a totalement remise. Nous récitons distraitement la demande du « Notre Père » : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi… », mais nous ne réfléchissons pas combien peu nous renonçons à notre justice terrestre, bien que Dieu renonce en notre faveur à la justice céleste.

    Jusqu’où pardonner ?
    Pierre n’est pas rancunier. Il est prêt à pardonner. Mais il y a tout de même des limites ! Il souhaiterait que Jésus les précise selon la méthode des scribes, maîtres en casuistique : « Seigneur, combien de fois mon frère pourra-t-il pécher contre moi et devrai-je lui pardonner ? Irai-je jusqu’à sept fois ? » (Mt 18, 21). Pierre se croit généreux en pardonnant jusqu’à sept fois, le chiffre de la plénitude. Mais Jésus, retournant le chant sauvage de Lamek multiplie cette plénitude à l’infini : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. »(Mt 18, 22) Ce chant sauvage composé à la gloire de Lamek, un héros du désert, est recueilli ici comme un témoignage de la violence croissante des descendants de Caïn. Le pardon accordé soixante-dix fois sept fois vient contrer la réaction en chaîne de la vengeance : « C’est que Caïn est vengé sept fois, mais Lamek soixante-dix sept fois. » (Genèse 4, 24) Ainsi Jésus substitue à la vengeance le pardon illimité. Pour illustrer sa pensée, il propose une parabole.

    Une parabole en trois actes
    Dans le premier acte, le roi (c’est-à-dire allégoriquement Dieu) se présente, au premier abord, comme un comptable qui sort ses registres pour dresser des bilans. Il veut vendre un débiteur et sa famille, en remboursement d’une dette qui atteint presque le niveau d’un budget d’Etat. Emu par la supplication de son serviteur, son maître tire un trait sur l’affaire. Autant que l’énormité de la dette, l’étendue de cette clémence surprend. Jésus veut nous faire comprendre l’offense infinie du péché et l’incapacité où se trouve l’homme d’assurer seul son salut. C’est l’image de la gratuité du salut.
    Le deuxième acte forme contraste : le serviteur gracié se conduit odieusement à l’égard de l’un de ses compagnons qui lui devait une somme infime. Là, nulle pitié : le débiteur est livré à la prison. Malgré la disproportion énorme entre la dette remise et celle qu’il veut récupérer, le serviteur gracié ne transige pas. Il refuse d’entendre une supplique qui est cependant identique à celle qu’il avait lui-même formulée.
    Dans le troisième acte, d’autres collègues, atterrés, rapportent l’incident au roi. Le revirement du roi est total : il livre au bourreau le serviteur impitoyable et le fait jeter en prison. C’est ici qu’apparaît la véritable comptabilité du maître du royaume : son jugement ne porte pas sur un calcul précis de dettes additionnées, mais sur la disposition intérieure du débiteur, sa capacité d’aimer et de pardonner.

    Le pardon gratuit
    Ce que la parabole ne peut dire explicitement, c’est que Jésus lui-même, par sa vie, sa Passion et sa Résurrection, apporte aux hommes les moyens d’une transformation intérieure les rendant capables d’amour et de pardon. En donnant son propre Fils pour nous, jusqu’à la mort et la mort de la croix, alors que nous ne le méritions pas, tout simplement par amour, en pardonnant gratuitement, Dieu a ouvert une immense brêche dans le monde des hommes. Car le monde des hommes est un monde où tout se paye, où tout s’achète et se vend. Dans le cercle infernal de ceux qui s’imaginent posséder et gouverner le monde en semant la haine et le mensonge, Dieu a ouvert une route, il a tracé un chemin. Si Dieu nous dépouille ainsi de nos illusions de toute puissance, si son pardon nous saisit, à notre insu, pour nous remettre à notre juste place, ce n’est pas pour faire de nous des esclaves. Bien au contraire il veut nous faire goûter à cette liberté des enfants de Dieu qui puise directement à la source de vie. En nous entraînant sur les chemins du pardon, Jésus nous a donné une multitude de frères, et un unique Père, son propre Père, pour qu’ensemble nous puissions dire : « Notre Père », « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ».

    Le jugement sur soi
    L’Evangile parle de la colère du roi qui jette en prison le « mauvais serviteur », c’est-à-dire l’abandonne à cette justice qu’il réclame pour lui-même. L’homme sans amour qui ne laisse pas entrer en lui la miséricorde divine parce qu’il comprend seulement d’une manière égoïste la rémission de la faute, se condamne clairement lui-même. L’amour de Dieu ne condamne personne, le jugement, dit saint Jean, consiste en ce que l’homme n’accepte pas l’amour de Dieu (Jn 3, 18-20 ; 12, 47-48). Saint Jacques résume tout cela dans la courte déclaration : « Le jugement est sans miséricorde pour qui n’a pas fait miséricorde ; mais la miséricorde se rit du jugement » (Jc 2, 13). Et le Seigneur dit lui-même : « De la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour » (Lc 6, 38)
    Le sens de la parabole trouve son résumé dans la bouche même du souverain : le débiteur devait remettre la dette de son collègue, infiniment moins élevée que la sienne propre, parce que lui-même bénéficiait d’une grâce inespérée. Sous un autre angle, le roi se sent à juste titre blessé dans son honneur, parce que le triste individu a démontré par son attitude impitoyable sa totale incompréhension de la grâce qui lui était faite. Face à l’attitude de vengeance, à la loi du talion « œil pour œil, dent pour dent », le Seigneur oppose l’attitude du pardon et de la bienveillance. Jésus nous dévoile l’immense Miséricorde du Père, cette Miséricorde déroutante parce qu’infinie, totalement étrangère à nos normes humaines, à nos calculs mesquins…

    La Miséricorde est cette profusion d’Amour de Dieu, Amour totalement gratuit du Père pour ses enfants, Amour qui permet l’union entre l’infini et le fini, pont entre l’indignité de l’homme et la sainteté de Dieu. De même que Dieu pardonne à l’homme repentant, l’homme doit pardonner à son frère qui a péché contre lui. La Miséricorde, c’est redonner la beauté à celui qui nous a donné une mauvaise idée de lui. C’est recréer l’autre. Le pardon est une œuvre divine, une grâce à demander dans la prière.



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01-10-2017 - NE RIEN PREFERE AU CHRIST

  • 28e dimanche du temps ordinaire - année A - 15 octobre 2017
  • NE RIEN PREFERER AU CHRIST

    28e dimanche du temps ordinaire - année A - 15 octobre 2017

    Matthieu 22, 1-14

    Dieu invite l’humanité entière à son banquet de noces. Il a choisi quelques hommes pour porter l’invitation à tous. Mais voilà que les invités se récusent parce qu’ils ont des affaires plus urgentes à traiter. Nous sommes tellement astucieux pour trouver soudain des occupations bien plus urgentes que de répondre aux appels du Seigneur. Avons-nous répondu aux multiples appels du Christ qui nous sont adressés par l’Evangile, l’Eglise, les rencontres de notre vie ? Avons-nous transmis aux autres l’invitation au festin du Royaume ? Nous efforçons-nous de devenir dignes de la grâce reçue de Dieu ?

    Après la parabole des deux fils ( le fils qui dit oui et le fils qui dit non) en Matthieu 21, 28-32, puis celle des vignerons meurtriers en Matthieu 21, 33-46, la parabole des invités au festin présente la troisième des paraboles par lesquelles Jésus répond aux personnalités de Jérusalem qui contestent son autorité et n’ont pas découvert en lui le Règne de Dieu. L’insistance est mise sur le refus insolent des responsables, l’assassinat du fils, la destruction des meurtriers et de leur ville, l’appel à d’autres. Nous retrouvons les grandes étapes de l’histoire du salut : depuis les envois successifs des prophètes jusqu’au jugement dernier, en passant par la ruine de Jérusalem. Jésus, le fils de Dieu, n’eut pas plus de succès que les prophètes. Mais au-delà de la Croix, l’histoire du salut continue car la salle du banquet est prête et Dieu veut à tout prix la remplir.

    Le festin messianique
    L’image du festin évoque la présence de Dieu au milieu de son peuple, dans la joie du salut. Le roi qui invite représente Dieu ; le fils représente le Messie ; et ses noces, l’alliance nouvelle, alliance définitive de Dieu avec l’humanité. Mais nombre d’invités dédaignent cette nouvelle alliance : c’est Israël qui refuse de reconnaître dans le fils le Messie. Certains invités vont plus loin, ils maltraitent et tuent les envoyés du roi, c’est-à-dire les prophètes et les apôtres. La sanction divine se manifestera : Jérusalem, leur ville, sera détruite et cet anéantissement s’accompagnera d’un grand massacre, ce qui se réalisera en l’an 70, lorsque les Romains s’empareront de la Ville sainte et incendieront le temple. Les invités ne sont pas venus ; chacun est parti de son côté, préoccupé de ses intérêts propres ; ils n’ont pas répondu à l’appel, ils ont refusé d’être rassemblés dans le royaume messianique, image de l’Eglise. Les noces ont lieu néanmoins. Ceux qui se sont dérobés sont remplacés. L’invitation est offerte à tous. Dieu n’exclut personne. On n’est exclu que par soi-même. La parabole souligne la gratuité de l’appel. Le tri se fera plus tard, comme dans la parabole du bon grain et de l’ivraie, ou dans celle du filet. Jésus veut montrer que jusqu’au bout les invités de Dieu, quels qu’ils soient, garderont une chance de devenir bons. Mais encore faut-il qu’ils fassent des efforts. Pourquoi préférons-nous si souvent notre confort, nos intérêts, notre petite place au soleil, à la fête universelle ? Pourquoi par nos mesquineries, notre entêtement dans des choses secondaires, laissons-nous passer l’essentiel ? Pourquoi nous enfermons-nous dans notre égoïsme ? « Ils s’en allèrent, dit Matthieu, qui à son champs, qui à son commerce. » C’est ce qu’on appelle d’excellentes raisons, et combien de chrétiens auront finalement refusé les invitations de Dieu à force de bonnes raisons... 

    Le festin eschatologique
    Du festin messianique, la parabole passe au festin eschatologique. La différence est notable. Dans le festin messianique, tous étaient admis, bons et mauvais, justes et pécheurs. L’appel du Messie ne s’adressait-il pas particulièrement aux pécheurs ? Dans le festin eschatologique, c’est-à-dire dans le Royaume des cieux, on n’entre, au contraire, que revêtu du vêtement des justes. Bien sûr, tout le monde est admis sans carte d’invitation. Mais ne faut-il pas tout de même un désir vrai de conversion, un minimum de foi, un certain désir de Dieu ? Si quelqu’un entre dans la salle pour jouir des largesses de Dieu, devrait-il oublier ses exigences ? Une entrée sincère dans l’Eglise ne peut se faire sans une démarche intérieure. D’ailleurs tout nous est offert, et d’abord cet habit de noces qui n’est autre que le blanc vêtement du baptême. Invités par Jésus-Christ, ne devons-nous pas « revêtir » Jésus-Christ ? Oui, l’Eglise est un festin de pécheurs, mais de pécheurs qui croient en Jésus-Christ et acceptent son salut. Dans cette parabole, nous voyons, selon la coutume, le roi honorer ses invités en passant de l’un à l’autre. Or un convive ne porte pas l’habit de noce, entendons simplement qu’il n’a pas mis son « costume du dimanche », en un temps où le vêtement avait plus d’importance qu’aujourd’hui. Il aurait dû « se changer », se convertir ! Il est venu se régaler et non pas célébrer des noces et honorer son hôte. « Certes, la multitude des hommes est appelée, mais les élus sont peu nombreux. » Adressé à la multitude des Juifs, puis des païens, large est l’appel au Royaume et le chrétien a conscience d’avoir été appelé par la générosité divine. Qu’il ne se prenne pas trop vite pour un élu car l’élection finale revient à Dieu qui, seul, juge de la conversion réellement engagée et de ses fruits. Il n’est donc pas sûr que le nombre des élus corresponde à celui des appelés. Il n’y a dans ces mots aucune prédestination fataliste, mais un vigoureux avertissement.

    Dieu convie les hommes à remplir sa maison qui est l’Eglise. Il les convie à venir au festin de choix qui est la participation à tous les biens spirituels qu’il nous offre dans l’Eglise, et particulièrement au banquet eucharistique. Il les convie enfin à entrer pour le festin de l’éternelle béatitude. Dieu n’invite au banquet que par amitié et pour l’amitié. Les invités refusent avec des prétextes de la vie quotidienne. Le Christ n’est pas perçu comme quelqu’un qui convient à leur vie réelle, quotidienne, humaine. La différence aurait été qu’en acceptant l’invitation, ils auraient gardé et approfondi l’amitié de ce seigneur dans leur vie, dans leur travail. Le paradoxe des publicains qui se sont laissés sauver par le Christ mieux que les pharisiens s’explique ainsi : ils ont simplement préféré le Christ à eux-mêmes, tandis que les pharisiens ont eu chère leur rectitude morale et leurs observances, plus que le Christ et son Salut. Le propre et l’essentiel de la morale chrétienne, c’est de ne rien préférer au Christ, de n’avoir rien de plus cher que le Christ.

     

     

     

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01-11-2017 - LA REDDITION DES COMPTES

  • 33e dimanche du temps ordinaire - année A - 19 novembre 2017
  • LA REDDITION DES COMPTES

    33e dimanche du temps ordinaire - année A - 19 novembre 2017

    Matthieu 25, 14-30

    Avez-vous peur de Dieu ? Il y a une bonne peur et une mauvaise. En cette fin d’année liturgique, l’Eglise oriente nos pensées vers le retour du Christ et l’heure du jugement.

     

    Dans la parabole des talents, Jésus nous dit que l’attente du dernier jour n’est point passivité. Au contraire il nous invite à une vigilance active, généreuse et entreprenante pour faire fructifier les dons que nous avons reçus. Jésus évoque sa mort prochaine, qui n’est qu’un départ : « Un homme partait en voyage », puis son retour « longtemps après ».

    Inégalité des dons, égalité des récompenses
    En son absence, le maître confie à ses serviteurs la gestion de ses biens, en répartissant ceux-ci « selon les capacités de chacun ». Il ne s’agit pas de créer des inégalités sociales, mais de tenir compte des inégalités naturelles, que la justice divine réparera par l’égalité des récompenses. La différence des capacités est figurée par le nombre différent des talents confiés. Le talent était le nom d’une monnaie grecque. C’était une barre d’argent d’une trentaine de kilos. Cinq talents représentaient donc une grosse valeur, trois talents aussi. Un seul talent n’était nullement négligeable. De cette parabole provient une expression populaire : « avoir des talents ». Le talent, c’est donc aussi tout ce que j’ai, tout ce que je suis, toute grâce, toute aptitude, tout événement. Tout cela, c’est le bien du Seigneur qui m’est confié. « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi t’en glorifier comme si tu ne l’avais pas reçu ? », nous dit saint Paul ( I Cor. 4, 7). Chacun de nous a reçu du Seigneur une certaine quantité de talents. Ce sont eux qui doivent guider notre manière de vivre. A nous d’en user pour le service de tous. Etre responsable des talents reçus, c’est devoir en répondre. Dieu glisse dans le cœur de chaque homme un ou plusieurs talents. Personne ne naît démuni. Mais l’octroi d’un talent entraîne de notre part des responsabilités : il faut le faire produire. Dans les paraboles, Jésus insiste souvent sur le retard du maître, l’arrivée tardive de l’époux, la longue absence du roi. Il s’agit moins d’un temps chronologique que d’un espace où il est donné à chacun d’assumer ses responsabilités. Le temps est accordé pour faire valoir, par notre travail, le talent confié. Il y aura la reddition des comptes.

    Les deux premiers serviteurs : une foi active
    Les deux premiers serviteurs ont œuvré en faisant pleine confiance à leur maître, en s’attachant à augmenter ses biens. Ils ont agi avec amour. « Voici ce que j’ai gagné », déclare le premier serviteur. Il montre par là que, faisant siens les biens à lui confiés, il a agit en partenaire de son maître plus qu’en esclave. Le Seigneur reconnaît cette attitude à sa valeur. Il traite de « peu de chose » ce qu’a fait le dépositaire pour souligner par contraste la promotion à laquelle ce dernier va accéder. Il va même « entrer dans la joie de son seigneur », c’est-à-dire en pleine participation au royaume de Dieu. Le conteur se garde de négliger l’entrevue avec le deuxième serviteur. Son insistance souligne ceci : les sommes confiées étaient différentes, mais non point la récompense, parce que chacun est allé au bout de ses capacités et de la grâce reçue. N’avons-nous pas reçu la foi pour vivre au maximum ? N’avons-nous pas l’Evangile pour en imprégner nos pensées et nos actes et savoir ce qui plaît à Dieu ? Et les sacrements pour affronter la vie avec force ? Tout cela reste parfois inerte comme un trésor enfoui. On a peur de prendre des initiatives, des engagements. Et voilà une vie de chrétien qui ne dit rien du Christ. Les saints n’attendent pas. Ils connaissent Dieu, ils se savent aimés, et leur regard sur Dieu en fait des personnes actives et audacieuses. Quand on demandait à saint Vincent de Paul : « Mais que pouvez-vous faire de plus ? », il répondait : « Davantage. » Voilà quelle était la peur de Monsieur Vincent, c’était de ne pas en faire assez. Au bout de notre vie, Dieu regardera ce qui a pu jaillir de création et d’amour dans cette part d’existence qu’il nous avait confié. La seule peur chrétienne c’est de ne pas faire fructifier notre capital de jours et d’années.

    Le serviteur du minimum : la peur de risquer
    Le troisième serviteur n’a pas fait fructifier son talent. Il ne fournit d’autre excuse que la méfiance à l’égard de son maître. Il lui fait un procès d’intention. Ses paroles sont dures. Le maître le prend au mot et le traite avec la même dureté dont il avait fait preuve à son égard. « Vous serez traités avec la mesure dont vous aurez usé envers les autres », avait dit Jésus (Luc, 6,39). Le serviteur paresseux s’embrouille dans ses contradictions. S’il voyait dans le talent confié une mesure de la sévérité, il aurait dû à plus forte raison travailler. Mais sa soi-disant peur lui a fait oublier qu’il est dans la nature des dons confiés de porter du fruit. Dieu nous offre, à nous qui sommes des vivants, ce qui est vivant et qui doit croître ; l’enfouir dans la terre comme ce qui est mort est absurde parce que nous ne pouvons plus alors le rendre à Dieu comme le don vivant qui a été confié. Au contraire, aux serviteurs qui lui rapportent le don fructueux avec les fruits, Dieu donne comme salaire une fécondité incalculable, éternelle. Mais les hommes qui enterrent leurs talents par peur du risque s’enterrent eux-mêmes. Qui ne produit pas mérite le sort du figuier stérile : « Arrache-le : pourquoi donc épuise-t-il le sol ? » (Luc 13, 7). Aux talents qu’il nous confie Dieu accorde une puissance mystérieuse de productivité. Il ne nous demande que d’oser tout risquer. Pourquoi avoir peur ? N’est-ce pas en faisant quelque chose que je me découvre capable de plus ? En foi, comme en amour, on ne calcule pas, on n’économise pas, sinon on perd tout. On risque tout et on a la surprise, quand on croit avoir tout donné, de s’apercevoir qu’on peut donner davantage.

    Devant Dieu comparaîtront deux types d’hommes : « celui qui a », porteur du capital de sa fidélité active, et « celui qui n’a rien », qui n’a rien produit et se trouve dépouillé même des mérites dont il pensait pouvoir se prévaloir. Le serviteur rejeté n’a rien fait de mal ; mais pire, il n’a rien fait. Voilà pourquoi l’évangéliste puisait dans le langage des affaires : la vie chrétienne ne se satisfait pas de piété et de bons sentiments : elle est un agir dont la grande fresque du Jugement dernier va livrer le contenu. Au ciel, on travaille, on assume des responsabilités : « Je t’élèverai sur beaucoup de choses ». Sainte Thérèse de Lisieux le savait bien : « Je passerai mon ciel à faire du bien sur la terre. »

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14-12-2017 - "REJOUIS-TOI, MARIE"

  • 4e dimanche de l'Avent - année B - 24 décembre 2017
  • « REJOUIS-TOI, MARIE

    4e dimanche de l’Avent - année B - 24 décembre 2017

    Luc 1,26-38

    Le salut du monde s’est joué dans un échange entre Dieu et une Vierge. Dieu fait le premier pas. Pour Marie, accepter d’être la mère du Messie promis à David, accepter que Dieu réalise seul la paternité de ce Sauveur conçu en elle par l’action merveilleuse de l’Esprit-Saint, cela la conduira à dire encore bien des fois « oui » à Dieu. Que la Vierge Marie nous apprenne à dire « oui » au Christ, quand bien même ce qu’il réclame de nous nous paraît impossible.

    L’ange Gabriel salue Marie comme les anciens prophètes avaient salué la Ville Sainte de Jérusalem, l’épousée de Dieu : « Réjouis-toi ». Voilà le dessein de Dieu révélé devant la Vierge Marie, la « comblée de grâce ». Mais le dialogue n’est pas encore achevé. L’Amour ne force personne, ne met pas devant le fait accompli. Il propose seulement, il essaie de remuer certaines fibres de notre cœur, il nous touche au plus profond de nous-mêmes pour susciter une liberté, mais sans l’extorquer, acceptant même le risque d’essuyer un refus.

    La salutation du messager de Dieu
    On parle communément de la « salutation » du messager de Dieu, et le Lectionnaire se conforme à cet usage : « Je te salue ». Saint Luc utilise un mot - Chairé - qui correspond à la formule ordinaire du salut grec. Mais il connaît également la manière juive de saluer (Luc 10,5 ; 24, 36) -Shalom, paix - qui aurait été plus naturelle dans le contexte très sémitisant des deux premiers chapitres de son évangile. Il y a donc tout lieu de penser qu’il a choisi « Chairé » à cause de son sens premier : « Réjouis-toi !» C’est avec ces mots « Réjouis-toi ! » que le prophète Sophonie salue la ville de Jérusalem, lorsqu’il eut la vision de l’avenir messianique : « Réjouis-toi, fille de Sion, entonne un cantique de jubilation, Israël, réjouis-toi et exulte de tout cœur, Jérusalem, ma fille ! » (Soph. 3,14). Et Joël use d’une formule semblable : « Ne crains pas, ô pays, exulte et jubile ; car le Seigneur a fait de grandes choses ! » (Jl. 2,21).
    « Comblée-de-grâce »
    Il ne s’agit pas d’une appellation qui attirerait l’attention sur les mérites de Marie, mais d’une proclamation de la faveur divine dont elle est l’objet. C’est d’ailleurs ce que chante Marie dans le « Magnificat » : « Le Seigneur fit pour moi des merveilles ». A la Visitation de Marie à sa cousine Elisabeth, celle-ci s’écrie en entendant la salutation de Marie : « Bénie es-tu entre les femmes ».(Luc, 1, 42). Ces mots font suite à une longue et antique tradition biblique. Jahel, l’héroïne qui a anéanti l’ennemi de son peuple est exaltée par ces mots : « Jahel est bénie entre toutes les femmes ». (Jug. 5, 24). Le prince du peuple, Ozias, s’adresse en ces termes à Judith qui a tué l’oppresseur de sa ville : « Tu es bénie, ô fille, entre toutes les femmes sur la terre devant le Seigneur, le Dieu du ciel … Aujourd’hui il a glorifié ton nom au point que plus jamais ta louange ne cessera dans la bouche des hommes qui se souviendront de la puissance du Seigneur dans toute l’éternité » (Jdt. 13, 18 et suiv.). Marie se situe parmi les grandes héroïnes de son peuple ; elle a apporté celui qui sauve de tous les ennemis. (cf Lc I, 71)
    « Sois sans crainte, Marie »
    Moïse (Ex. 3, 11 Suiv.), Gédéon (Jug. 6, 15 suiv), Sion (Soph. 3, 16) et Israël avaient eu besoin, eux aussi, de cet encouragement et de cette certitude : l’intention de Dieu est de sauver. « Ne crains pas, car je suis avec toi » (Is. 43, 5). Ils craignaient tous la mission confiée par Dieu parce qu’ils étaient conscients de leur faiblesse. Il n’en va pas autrement de Marie. La grâce de Dieu la soutiendra. Dieu prend l’initiative dans l’histoire du salut, en vue de son accomplissement par l’intermédiaire de Marie. « Tu as trouvé grâce auprès de Dieu ». C’est Dieu qui opère les grandes choses et tout spécialement dans les humbles et les petits. « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort ». (II Cor. 12, 10).
    Le Messie attendu
    Tout d’abord, on attendait un roi descendant de David. Or ici, nous avons un écho de la promesse faite à David par le prophète Nathan que nous avons entendue en première lecture (2 S. 7). C’est à partir de cette promesse que s’est développée toute l’attente messianique. C’est le centre des paroles de l’ange Gabriel : « le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il règnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin. » Puis l’ange lui donne un autre titre : « Il sera appelé Fils du Très Haut ». Là encore, on entend résonner les paroles de Nathan au roi David. Dieu avait dit à propos du descendant de David : « Je serai pour lui un père, il sera pour moi un fils ». La phrase « son règne n’aura pas de fin » évoquait aussi les paroles du prophète Daniel sur le « fils d’homme » qui devait recevoir une royauté éternelle. Et même s’il n’est pas explicité, le prénom prévu pour l’enfant, Jésus, qui veut dire « Dieu sauve », dit bien quelle est sa mission.
    Un juste questionnement
    Ce qu’il y a d’admirable, c’est que tout spontanément, Marie pense que les raisons des choses, leurs explications appartiennent au Seigneur. Elle est tout à fait libérée des « pourquoi » qui nous encombrent parce que nous comptons beaucoup pour nous-mêmes et que nous voulons contrôler ce qui se passe. Nous voulons comprendre. Marie nous apprend ici à poser l’unique question qui devrait nous préoccuper : « Comment le dessein du Seigneur va-t-il s’accomplir alors que je n’ai pas les capacités nécessaires pour cela ? » La question de Marie fait prendre conscience de l’impossibilité pour les hommes d’unir la maternité et la virginité. L’Esprit est la force créatrice de Dieu qui appelle Jésus à l’existence humaine. Le miracle de la conception virginale (sans père) du Christ est la révélation la plus haute de la liberté créatrice de Dieu.
    Le signe donné à Marie et son acceptation
    Contrairement à Zacharie, Marie n’a pas demandé de signe de crédibilité du message qui lui fut adressé, et pourtant il était beaucoup plus difficile à croire ; elle a cru sans signe ; et pourtant Dieu lui a donné un signe. Il n’a pas exigé une foi aveugle. Il soutient la disponibilité à la foi par un signe. Dieu donne à Marie un signe adapté à elle. En cette heure de sa vie, elle comprenait particulièrement ce qui touche à la maternité. Elisabeth, sa cousine, elle aussi a conçu, et pourtant elle était réputée stérile. « Voici la servante du Seigneur ». Dans la réponse de Marie il n’y a pas de « je ». Dieu est tout pour Marie. Dire oui, pour Marie, c’était faire corps avec la volonté de Dieu, pour que le Verbe de Dieu prenne corps en elle. Ce « oui » sans réticence suffit à fonder la béatitude de celle qui, d’un bout à l’autre de sa vie, a écouté et retenu la Parole, et toujours fait la volonté de Dieu. Il nous reste à redire ce oui, jour après jour, et à être un lieu où nos frères apprennent à consentir à l’Amour. A propos de la maternité spirituelle, saint Bernard écrit dans un sermon : « Mais si une âme - et nous sommes ici très concernés - oui, si une âme a progressé jusqu’à devenir vierge féconde et étoile de la mer, jusqu’à être comblée de grâce (Lc 1, 28) et visitée d’en haut par l’Esprit Saint (Lc 1, 35), le Verbe alors, à mon sens, ne dédaignera pas de naître non seulement en elle, mais aussi d’elle. » (Vigile de Noêl VI, 11).

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23-01-2018 - JESUS ET L'ESPRIT IMPUR

  • 4e dimanche du temps ordinaire - année B - 28 janvier 2018
  • JESUS ET L'ESPRIT IMPUR

    4e dimanche du temps ordinaire - année B - 28 janvier 2018

    Marc 1, 21-28

    En guérissant des malades et des possédés, Jésus ne fait pas seulement acte de bonté mais il montre qu'il est venu entreprendre un combat gigantesque contre le mal à l'oeuvre dans le monde. La Parole du Christ et l'enseignement que l'Eglise nous transmet en son nom font-ils autorité dans nos vies ? Avons-nous pris la suite du Christ pour combattre le Mal sous toutes ses formes : la maladie, la solitude, l'injustice, l'égoïsme personnel et collectif...?
    A l'exemple du Christ, nos actes viennent-ils confirmer nos paroles ?

    Jésus vient d'appeler ses quatre premiers disciples et c'est ce groupe qui entre à Capharnaüm, village de pêcheurs sur la côte nord-ouest du lac de Galilée. Les premières actions de Jésus, après avoir appelé des disciples, sont d'enseigner et d'exorciser. Le cadre de l'exorcisme est la synagogue dans laquelle Jésus pénètre, le sabbat y ayant réuni la population locale. La synagogue est à la fois lieu de rassemblement pour la prière et pour l'étude des Ecritures.

    L'enseignement de Jésus
    Dans une synagogue, les scribes sont à leur place comme enseignants attitrés, interprètes autorisés de la loi en référence à la tradition des anciens. Sans faire partie de cette corporation et donc sans autorisation institutionnelle, Jésus enseigne cependant. D'où vient son autorité ? Cette autorité est mise en évidence, sans que rien ne soit dit du contenu de l'enseignement de Jésus. C'est quelque chose d'absolument nouveau. Trois mots sont ainsi fortement liés : enseignement, autorité et nouveauté. "Qu'est-ce-que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau proclamé avec autorité !" On ne nous dit rien sur cet enseignement parce que l'important, pour Marc, c'est de river notre attention à celui qui enseigne : "Mais qui donc est cet homme ?" Dans sa Parole, il semble que Jésus aille tout à fait au- delà de l'interprétation traditionnelle de l'Ecriture, non qu'il bouleverse tout, mais la parole jaillissait de lui-même comme d'une source ; dès lors son effet devint considérable. Les auditeurs ne subissent plus les leçons de répétiteurs comme des scribes consciencieux, mais d'un créateur en qui la Parole reprend toute sa vigueur. Dès lors, elle provoque le double mouvement qui se produit chaque fois que l'homme rencontre son Seigneur : l'admiration heureuse et la frayeur stupéfiante. Aussitôt d'ailleurs, l'incident surgit. Il n'est pas étonnant dans la mesure où la Parole de Jésus a cette vigueur et cette autorité ; elle ne peut qu'atteindre les auditeurs au plus secret d'eux-mêmes.

    L'exorcisme
    Il faut interpréter cet exorcisme comme un refus que la vérité sur l'identité de Jésus puisse provenir d'un esprit impur aliénant un homme, sous la forme d'un savoir dont il s'affirme le maître. Si le démon parle, c'est qu'il veut révéler l'identité de Jésus pour que sa mission échoue. C'est pourquoi Jésus le fait taire. Jésus interpelle vivement l'esprit mauvais en lui disant : "Silence ! Sors de cet homme." C'est le premier miracle du Seigneur dans l'évangile de Marc. Le pouvoir du Seigneur sur les êtres bons, sa capacité à les inviter à l'obéissance, se sont manifestés lors de l'appel des quatre disciples. A présent son pouvoir se montre dans sa confrontation avec l'esprit impur. Si le "Tais-toi !" est une admonestation, le "sors de lui !" est une punition, ces deux actes formant un acte unique de justice. Ce personnage bruyant est un "esprit" : il fait partie de ces puissances sur lesquelles les hommes n'ont pas de pouvoir direct, car elles leur sont insaisissables. Leur force intouchable et de plus supérieure, n'en est que plus redoutable. Il est "impur". Pris au sens biblique, plus vaste, le mot désigne tout ce qui est inapte à la moindre relation avec Dieu qui est "pur", qui est "saint". Cet esprit représente donc l'opposition à Dieu d'une certaine réalité du monde ; c'est le symbole de l'incommunicabilité qui sépare Dieu de cette réalité "mondaine" ; le symbole de tout ce qui, dans l'homme, en chacun de nous, est en opposition radicale à Dieu. La force de cet esprit est grande ; son cri tonitruant en est le signe, tout comme l'agitation violente qu'il impose à l'homme dont il "sort". Cette force de l'esprit impressionne la foule qui en est effrayée, comme sont effrayés les hommes chaque fois qu'ils perçoivent la puissance indomptable d'un mal qui les écrase. La connaissance explicite de Jésus par l'esprit impur est repoussée au profit d'une voie lente qui passera par les questions et les délais qu'impose l'approche en vérité d'un être unique.

    L'autorité de Jésus
    On assiste à un exorcisme assez spectaculaire et pourtant, d'après Marc, ce qui frappe les gens ce n'est pas l'action de Jésus, c'est son enseignement. La guérison, ici, vient seulement renforcer l'autorité avec laquelle Jésus parle. La frayeur les prend mais pas à cause de cet exorcisme réussi. Ils tremblent devant un homme qui peut parler avec une si puissante autorité. C'est quelque chose d'absolument nouveau. Si grande est la force de la Parole de Dieu en Jésus qu'elle débusque le mal partout où celui-ci se cache, non pour condamner l'homme qui en est la victime, mais pour le soulager et le rendre à sa liberté. Un scribe aurait pu arguer, discuter, moraliser, condamner et peut-être même, à la fin, se laisser rouler par le malin. Jésus, au contraire, sur le champ, libère pour la joie et le véritable amour. Ce qu'enseigne Jésus porte aussi la marque d'une nouveauté absolue qui ne s'ajoute à rien parce que c'est tout à fait "autre chose", un autre univers de pensée et de comportement. Jésus fait naître aussi un nouveau monde parce que lorsqu'il parle, Dieu parle et libère en nous un être neuf. "Sors de cet homme !" ordonne Jésus avec une autorité stupéfiante. Que sortent de nous des manières de penser qui nous paralysaient. Quelqu'un enfin délivre notre coeur et notre vie. Nous pouvons prier ainsi le Seigneur : "Qui es-tu Seigneur, toi qui parles avec autorité ? Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Toi le Saint de Dieu, venu pour mettre fin à la puissance du mal, délivre nos esprits et nos corps de tout ce qui les entrave. Alors, possédés de ton Esprit, nous chanterons à jamais ta victoire."
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20-02-2018 - LUMIERE ET OMBRE SUR LA ROUTE DE PAQUES

  • 2e dimanche de carême - année B - 25 février 2018
  • LUMIERE ET OMBRE SUR LA ROUTE DE PAQUES

    2e dimanche de carême - année B - 25 février 2018

    Marc 9, 2-10

    Contempler Jésus dans cette plénitude unique de la Transfiguration peut nous amener à recevoir un commandement-conseil dont nous n'avions peut-être pas perçu toute la force : "Ecoutez-le !" C'est l'unique consigne du Père reçue quasiment en direct. Elle peut décider de nos vies.

    L'épisode de la Transfiguration se situe peu de jours après la profession de foi de Pierre et la première annonce par Jésus de sa Passion. La gloire n'est pas absente de la vie de Jésus et elle est au coeur même d'un ministère marqué par le rejet et la souffrance. Elle ne vient en aucune manière nier la réalité ou y mettre un terme. Pour éphémère qu'elle soit, cette scène de gloire manifeste ce qu'est réellement et ce que sera bientôt définitivement Celui qui doit connaître pour un temps les abaissements du Serviteur souffrant.

    Pierre, Jacques et Jean
    Ces trois disciples privilégiés dont les noms figurent en tête de la liste des Douze (3, 16-17) ont déjà été pris à part lors de la résurrection de la fille de Jaïre (5, 37) et ils le seront encore lors de l'agonie à Gethsémani (14, 33). La résurrection de la fille de Jaïre manifeste le pouvoir de Jésus sur la mort, la Transfiguration est une anticipation de la gloire de la Résurrection et l'agonie à Gethsémani, en contraste total, montre de quelle manière Jésus marche vers sa gloire, en acceptant pleinement d'entrer dans la volonté de son Père. Jésus emmène Pierre, Jacques et Jean sur une haute montagne, lieu symbolique de révélation, de théophanie dans la bible. Sur une haute montagne, Moïse avait eu la Révélation du Dieu de l'Alliance et avait reçu les tables de la Loi, cette Loi qui devait éduquer progressivement le peuple de l'Alliance à vivre dans l'amour de Dieu et des frères ; sur une haute montagne, Elie avait eu la Révélation du Dieu de tendresse dans la brise légère. Moïse et Elie, les deux colonnes de l'ancien Testament... Sur la haute montagne de la Transfiguration, Pierre, Jacques et Jean, les colonnes de l'Eglise, ont la révélation du Dieu de tendresse incarné par Jésus. Et cette révélation leur est accordée pour affermir leur foi avant la tourmente de la Passion.

    Gloire et souffrance
    Jésus apparaît en gloire sur une montagne entre les deux des plus grandes figures d'Israël : Moïse le libérateur, celui qui à transmis la Loi, et Elie le prophète de l'Horeb. Or quelques temps plus tard, Jésus sera sur une autre montagne, crucifié entre deux brigands. La plus grande difficulté de la foi des apôtres a certainement été de reconnaître dans ces deux visages du Messie l'image même du Père : "Qui m'a vu a vu le Père" dira Jésus à Philippe la veille de sa mort (Jean 14, 9). Et le même Jean qui a eu le privilège d'assister à la Transfiguration du Christ, écrira dans le prologue de son évangile : "Nous avons vu sa gloire, cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père... Personne n'a jamais vu Dieu ; Dieu Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l'a dévoilé."
    Pourtant ces deux images, la gloire et la souffrance, sont les deux faces du même amour de Dieu pour l'humanité. Et Jésus lui-même fait le lien entre gloire et souffrance, en parlant du Fils de l'homme, mais Marc avoue qu'ils n'ont rien compris. Cette simple référence au Fils de l'homme en dit long déjà sur le chemin qui attend Jésus et son peuple : un même chemin de croix et de gloire. A Césarée, Jésus avait bien prévenu : "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix et qu'il me suive" (Mc 8, 34).

    "Celui-ci est mon Fils bien-aimé..."
    "De la nuée une voix se fit entendre". Bien-sûr, cela nous rappelle le baptême de Jésus par Jean-Baptiste. Mais au baptême, dans l'évangile de Marc, la voix s'adressait à Jésus : "Des cieux vint une voix : Tu es mon Fils bien-aimé, il m'a plu de te choisir" (Mc 1, 11). En revanche, lors de la Transfiguration, la voix s'adresse aux disciples : "Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé, écoutez-le". L'expression "écoutez-le" retentit aux oreilles des apôtres comme un écho de cette profession de foi qu'ils récitent tous les jours, puisqu'ils sont juifs : "Shema Israël", "écoute Israël". C'est un appel à faire confiance quoi qu'il arrive. Confiance qui sera durement éprouvée dans les mois qui viennent, puisque la Transfiguration a lieu au moment charnière du ministère de Jésus : le ministère en Galilée se termine, Jésus va maintenant prendre le chemin de Jérusalem et de la croix. Mais tout cela doit encore demeurer secret, précisément parce que les disciples ne sont pas encore prêts à comprendre ( et les foules encore moins) le mystère de la personne du Christ. Cette lueur de gloire de la Transfiguration ne doit pas tromper ceux qui en ont été spectateurs : c'est le rayonnement de l'amour. Pour l'instant, il faut redescendre de la montagne, résister à la tentation de s'installer ici à l'écart, sous la tente, et affronter l'hostilité, la persécution, la mort.

    Le lent cheminement de la foi pascale
    Les trois apôtres, après ces quelques heures d'échappée avec Jésus, redescendront auprès des autres avec la consigne du silence. C'est comme si, pour les trois apôtres, une trouée s'était produite dans le déroulement de la vie habituelle qui leur révèle la réalité cachée mais déterminante de leur existence humaine. Comme si, échappant pour quelques temps à la surface de leur existence, ils pouvaient en explorer les véritables dimensions. Ce chemin, cette montagne, cette rencontre, Jésus nous invite à y entrer nous aussi, à notre tour. Pour nous aussi, l'espace d'un bref instant, il se peut que s'écarte le voile. Jésus peut, si nous mettons nos pas dans les siens, nous donner de voir sa lumière resplendir dans notre vie. Alors, comme les disciples, nous reprendrons, nous aussi, notre marche à sa suite, mais avec un autre regard, capable de discerner sa gloire en toutes choses, capable de retrouver en chaque instant de nos vies, la trace de son passage. Car quand Dieu est passé dans la vie d'un homme, quand Dieu, l'espace d'un bref instant a écarté le voile, plus rien n'est comme avant.
    Le carême fait parcourir à chaque chrétien et à l'Eglise entière ce long itinéraire de la foi. La pierre d'achoppement de la foi reste la mort du Christ et sa résurrection. Faire l'impasse sur le Vendredi et le Samedi saints vide la Résurrection de son contenu et de tout sens. Mais ne pas aller jusqu'au dimanche de Pâques, c'est se fermer au don que Dieu nous a fait de son Fils. En somme, il s'agit d'apprendre toujours et de mieux en mieux ce que veut dire : "ressusciter d'entre les morts".

    LUMIERE ET OMBRE SUR LA ROUTE DE PAQUES

     

    2e dimanche de carême - année B - 25 février 2018

     

    Marc 9, 2-10

     

    Contempler Jésus dans cette plénitude unique de la Transfiguration peut nous amener à recevoir un commandement-conseil dont nous n’avions peut-être pas perçu toute la force : “Ecoutez-le !” C’est l’unique consigne du Père reçue quasiment en direct. Elle peut décider de nos vies.

     

    L’épisode de la Transfiguration se situe peu de jours après la profession de foi de Pierre et la première annonce par Jésus de sa Passion. La gloire n’est pas absente de la vie de Jésus et elle est au coeur même d’un ministère marqué par le rejet et la souffrance. Elle ne vient en aucune manière nier la réalité ou y mettre un terme. Pour éphémère qu’elle soit, cette scène de gloire manifeste ce qu’est réellement et ce que sera bientôt définitivement Celui qui doit connaître pour un temps les abaissements du Serviteur souffrant.

     

    Pierre, Jacques et Jean

    Ces trois disciples privilégiés dont les noms figurent en tête de la liste des Douze (3, 16-17) ont déjà été pris à part lors de la résurrection de la fille de Jaïre (5, 37) et ils le seront encore lors de l’agonie à Gethsémani (14, 33). La résurrection de la fille de Jaïre manifeste le pouvoir de Jésus sur la mort, la Transfiguration est une anticipation de la gloire de la Résurrection et l’agonie à Gethsémani, en contraste total, montre de quelle manière Jésus marche vers sa gloire, en acceptant pleinement d’entrer dans la volonté de son Père. Jésus emmène Pierre, Jacques et Jean sur une haute montagne, lieu symbolique de révélation, de théophanie dans la bible. Sur une haute montagne, Moïse avait eu la Révélation du Dieu de l’Alliance et avait reçu les tables de la Loi, cette Loi qui devait éduquer progressivement le peuple de l’Alliance à vivre dans l’amour de Dieu et des frères ; sur une haute montagne, Elie avait eu la Révélation du Dieu de tendresse dans la brise légère. Moïse et Elie, les deux colonnes de l’ancien Testament... Sur la haute montagne de la Transfiguration, Pierre, Jacques et Jean, les colonnes de l’Eglise, ont la révélation du Dieu de tendresse incarné par Jésus. Et cette révélation leur est accordée pour affermir leur foi avant la tourmente de la Passion.

     

    Gloire et souffrance

    Jésus apparaît en gloire sur une montagne entre les deux des plus grandes figures d’Israël : Moïse le libérateur, celui qui à transmis la Loi, et Elie le prophète de l’Horeb. Or quelques temps plus tard, Jésus sera sur une autre montagne, crucifié entre deux brigands. La plus grande difficulté de la foi des apôtres a certainement été de reconnaître dans ces deux visages du Messie l’image même du Père : “Qui m’a vu a vu le Père” dira Jésus à Philippe la veille de sa mort (Jean 14, 9). Et le même Jean qui a eu le privilège d’assister à la Transfiguration du Christ, écrira dans le prologue de son évangile : “Nous avons vu sa gloire, cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père... Personne n’a jamais vu Dieu ; Dieu Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a dévoilé.”

    Pourtant ces deux images, la gloire et la souffrance, sont les deux faces du même amour de Dieu pour l’humanité. Et Jésus lui-même fait le lien entre gloire et souffrance, en parlant du Fils de l’homme, mais Marc avoue qu’ils n’ont rien compris. Cette simple référence au Fils de l’homme en dit long déjà sur le chemin qui attend Jésus et son peuple : un même chemin de croix et de gloire. A Césarée, Jésus avait bien prévenu : “Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix et qu’il me suive” (Mc 8, 34).

     

    “Celui-ci est mon Fils bien-aimé...”

    “De la nuée une voix se fit entendre”. Bien-sûr, cela nous rappelle le baptême de Jésus par Jean-Baptiste. Mais au baptême, dans l’évangile de Marc, la voix s’adressait à Jésus : “Des cieux vint une voix : Tu es mon Fils bien-aimé, il m’a plu de te choisir” (Mc 1, 11). En revanche, lors de la Transfiguration, la voix s’adresse aux disciples : “Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé, écoutez-le”. L’expression “écoutez-le” retentit aux oreilles des apôtres comme un écho de cette profession de foi qu’ils récitent tous les jours, puisqu’ils sont juifs : “Shema Israël”, “écoute Israël”. C’est un appel à faire confiance quoi qu’il arrive. Confiance qui sera durement éprouvée dans les mois qui viennent, puisque la Transfiguration a lieu au moment charnière du ministère de Jésus : le ministère en Galilée se termine, Jésus va maintenant prendre le chemin de Jérusalem et de la croix. Mais tout cela doit encore demeurer secret, précisément parce que les disciples ne sont pas encore prêts à comprendre ( et les foules encore moins) le mystère de la personne du Christ. Cette lueur de gloire de la Transfiguration ne doit pas tromper ceux qui en ont été spectateurs : c’est le rayonnement de l’amour. Pour l’instant, il faut redescendre de la montagne, résister à la tentation de s’installer ici à l’écart, sous la tente, et affronter l’hostilité, la persécution, la mort.

     

    Le lent cheminement de la foi pascale

    Les trois apôtres, après ces quelques heures d’échappée avec Jésus, redescendront auprès des autres avec la consigne du silence. C’est comme si, pour les trois apôtres, une trouée s’était produite dans le déroulement de la vie habituelle qui leur révèle la réalité cachée mais déterminante de leur existence humaine. Comme si, échappant pour quelques temps à la surface de leur existence, ils pouvaient en explorer les véritables dimensions. Ce chemin, cette montagne, cette rencontre, Jésus nous invite à y entrer nous aussi, à notre tour. Pour nous aussi, l’espace d’un bref instant, il se peut que s’écarte le voile. Jésus peut, si nous mettons nos pas dans les siens, nous donner de voir sa lumière resplendir dans notre vie. Alors, comme les disciples, nous reprendrons, nous aussi, notre marche à sa suite, mais avec un autre regard, capable de discerner sa gloire en toutes choses, capable de retrouver en chaque instant de nos vies, la trace de son passage. Car quand Dieu est passé dans la vie d’un homme, quand Dieu, l’espace d’un bref instant a écarté le voile, plus rien n’est comme avant.

    Le carême fait parcourir à chaque chrétien et à l’Eglise entière ce long itinéraire de la foi. La pierre d’achoppement de la foi reste la mort du Christ et sa résurrection. Faire l’impasse sur le Vendredi et le Samedi saints vide la Résurrection de son contenu et de tout sens. Mais ne pas aller jusqu’au dimanche de Pâques, c’est se fermer au don que Dieu nous a fait de son Fils. En somme, il s’agit d’apprendre toujours et de mieux en mieux ce que veut dire : “ressusciter d’entre les morts”.

  • Une moniale de Boulaur

19-03-2018 - DIEU REJETÉ ET ABANDONNÉ

  • Dimanche des Rameaux et de la Passion - année B - 25 mars 2018
  • DIEU REJETÉ ET ABANDONNÉ

    Dimanche des Rameaux et de la Passion - année B - 25 mars 2018

    Marc 14,1 à 15, 47

    La Passion selon saint Marc est la Passion de l'Abandonné. Jésus subira tous les abandons : la foule joyeuse des Rameaux, les disciples, et même Pierre, et même le Père ! Jésus descend au plus profond de la solitude humaine.

    Il y a des moments, comme pendant la Semaine Sainte, où Jésus pauvre et souffrant devient la première urgence, la priorité absolue de son Église. Il y a les moments où Jésus attend de nous ce que personne d'autre ne peut lui donner, comme il l'attendait de la femme à Béthanie : ce parfum, ou de ses disciples à Gethsémanie : la veille et la prière. A nous aussi, Jésus demande : "Ne peux-tu veiller une heure avec moi ?"

    L'onction de Jésus à Béthanie
    La Passion selon saint Marc débute par le récit de l'onction de Jésus chez Simon le lépreux. Jésus lui-même tient à en souligner la portée exceptionnelle : "Vraiment, je vous le dis, partout où la Bonne Nouvelle sera proclamée dans le monde entier, on racontera, en souvenir de cette femme, ce qu'elle vient de faire." Une femme, une pécheresse, a pénétré chez Simon et, devant Jésus, elle a brisé un flacon d'albâtre contenant un parfum de grande valeur qu'elle répand sur sa tête. Jésus a saisi le présage de ce geste : "D'avance, dit-il, elle a parfumé mon corps pour mon ensevelissement." Jésus est à la veille de sa Passion. Il sait que son corps devra être enterré à la hâte, et que tous l'abandonneront, sauf Marie et Jean, et quelques femmes. Sa solitude, la suite des évènements va la déployer, au jour le jour, tout au long de sa Passion et jusque dans sa mort. Son âme sombrera bientôt dans un abîme de tristesse et son corps sera meurtri très cruellement. Jésus apprécie donc particulièrement ce geste vrai d'amour vrai. Mais il reste l'objection avancée par certains convives : les pauvres en faveur desquels ce vase aurait pu être vendu. Jésus l'écarte. Il est plus urgent que ce vase soit brisé en pure perte dans un geste gratuit d'amour. Car, à cette heure précise, à la veille de sa Passion et de sa mort, il n'y a pas plus pauvre que Jésus. Les autres pauvres seront toujours là pour être secourus, mais Jésus, lui, ne sera pas toujours là. C'est lui qui a maintenant pris place parmi les pauvres, le plus pauvre de tous, ayant endossé toute la pauvreté du monde, ayant tellement pris la dernière place que personne ne peut plus la lui ravir. Devant l'abaissement et la détresse de Dieu en personne, toute la pauvreté du monde s'efface, parce qu'elle débouche, se retrouve et culmine dans la sienne.

    Révélation du cœur de Dieu
    Dans la Passion de Jésus, ce qui nous bouleverse, ce n'est pas d'abord la haine et la bêtise des hommes, mais c'est surtout cet amour infini de notre Dieu qui a accepté de tout perdre pour chacun d'entre nous, par amour pour nous ! Au cœur de sa Passion, trahi de toutes parts, abandonné, raillé, méprisé, humilié, anéanti, le Christ Jésus ne s'est pas révolté, ne s'est pas dérobé. Venu pour assumer notre humanité, il l'a prise jusqu'au bout, jusqu'à ce point où aucun homme n'accepterait d'aller. Car, en s'abaissant ainsi, ce n'est pas d'abord notre propre misère qu'il voulait nous révéler, mais avant tout l'immense amour dont nous sommes aimés et que rien ne peut arrêter, pas même nos trahisons. Car si la Passion met à nu le cœur changeant des hommes, elle nous dévoile surtout le cœur même de Dieu.
    La Passion de Jésus n'est pas une défaite. Elle proclame la présence de Dieu au plus profond de nos ténèbres. Au cœur de toutes nos misères, Dieu nous attend déjà, car il y est descendu bien avant nous. La dernière parole que Jésus prononcera est le premier verset du psaume 22 : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?", appel à la miséricorde du Père, à la fois supplication angoissé et appel confiant, enfin proclamation du triomphe du Seigneur et de ceux qui lui sont fidèles jusqu'au bout.
    La mort de Jésus se passe de telle façon que le centurion a crié : "Vraiment , cet homme était le Fils de Dieu." Nous aussi, à la fin de la lecture de cet Évangile, nous pouvons confesser que Jésus est le Fils de Dieu. Mais cela ne sert à rien si cela ne nous change en rien. La méditation de cette Passion doit nous remettre devant l'exigence fondamentale de l'Évangile : on ne marche à la suite de Jésus qu'en faisant ce qu'Il demande.

    Contempler, regarder, méditer, prier devant la Croix du Christ, telle est la condition pour, non pas comprendre, mais reconnaître avec son cœur, percevoir avec son âme, l'amour de Dieu dans le don du Crucifié, l'amour de Dieu acceptant la mort pour faire triompher la vie.
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19-04-2018 - JESUS, LA VRAIE VIGNE

  • 5e dimanche de Pâques - année B - 29 avril 2018
  • JESUS, LA VRAIE VIGNE

    5e dimanche de Pâques – année B – 29 avril 2018

    Jean 15, 1-8

    « Je suis la vigne, et vous, les sarments. » (Jn 15, 5)
    Suis-je ce sarment relié habituellement à Jésus par une vie de foi, de charité, de prière, par les sacrements ? Sinon, n'est-ce pas là la source de ma tiédeur, du peu de rayonnement de ma vie et de ma vocation ?

    Le peuple d'Israël est appelé symboliquement, tout au long de la Bible, la vigne du Seigneur. Mais cette vigne n'a jamais produit que des fruits de médiocre qualité. En se disant la vraie vigne, Jésus prend le relais du peuple d'Israël et inaugure un peuple nouveau. L'appartenance à ce nouveau peuple n'est plus d'ordre ethnique, racial ou religieux, mais dépend de l'union étroite avec Jésus, la vraie vigne. Qui se détache du cep se dessèche ; qui demeure lié à Jésus porte du fruit. Mais demeurer lié à Jésus, c'est accepter de souffrir, d'être un sarment que le vigneron taille pour assurer la récolte future tout comme Jésus qui s'apprête à entrer dans sa Passion, chemin obligé de sa résurrection et de sa glorification par le Père.

    Les sarments
    Un sarment qui n'est pas fixé sur le cep se dessèche, il n'est plus bon qu'à être brûlé. Un sarment qui est fixé sur la vigne reçoit la sève qui le féconde. Il faut pourtant le nettoyer afin que ses fruits soient plus abondants et plus savoureux. Être fixé sur la vigne, demeurer en Jésus, est une condition nécessaire de survie. Le sarment fixé sur la vigne est nettoyé, transformé par le Père. Cette transformation est orientée vers la fécondité. Toute purification, élagage, émondage qui nous surviennent, sont les traces de la main de Dieu qui agit. Dieu détache, désencombre, pour nous ouvrir plus largement à la sève de Jésus. Il ne s'agit pas du détachement du cep lui-même, qui nous réduirait à rien, mais du détachement de notre propre luxuriance superflue. La vie ne peut venir que du Seigneur : « en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. » ( Jn 15, 5) et cette vie est féconde : « La gloire de mon Père, c'est que vous donniez beaucoup de fruits » (Jn, 15, 8). Chez saint Jean, pas de possibilité intermédiaire entre deux issues opposées – porter du fruit ou se dessécher et brûler – qui résultent l'une et l'autre de la réponse personnelle du « sarment ». On n'a jamais vu de sarments libres de demeurer ou non sur la vigne ; la nécessité pour les disciples d'exister en Jésus afin de pouvoir porter du fruit puise là son évidence .

    La parole de Jésus
    Autre signe de notre insertion en Jésus : sa parole qui sourd en nous : « Mais vous, déjà vous voici nets et purifiés grâce à la parole que je vous ai dite. Demeurez en moi, comme moi en vous. » (Jn 15, 3-4) Il ne s'agit pas des paroles de Jésus qui nous sont proclamées de l'extérieur. Il s'agit de la parole que Jésus articule en nous à travers son Esprit, preuve qu'il est bien là. Demeurer en Jésus, c'est libérer en nous cet espace intérieur où cette parole pourra retentir, c'est être à l'écoute, se livrant à la sève de Dieu qui monte en nous. Le fruit de notre vie est alors la sainteté d'une vie fidèle aux commandements, spécialement à celui de l'amour. Porter du fruit signifie donc être disciple, c'est-à-dire adhérer à Jésus dans la foi et l'amour, dans une attitude de conversion permanente, un amour qui soit signe pour le monde par sa qualité et son intensité. Si le Verbe parle à tout homme venant en ce monde, il attend de sa part une réponse d'acquiescement. L'homme est donc appelé à engager avec Dieu un dialogue d'amitié en méditant sa parole.

    Demeurer en Dieu
    Plus on avance dans la vie spirituelle, plus on découvre que, pratiquement, toute la vie chrétienne, toute la sainteté, convergent vers une union plus étroite au Christ Jésus. L'unification de notre vie spirituelle est toujours le signe d'un approfondissement de la vie de Dieu en nous. Demeurer en Dieu est un attitude active qui nous fait adhérer à la volonté de Dieu d'une manière efficace. La présence de Dieu dans le cœur de l'homme se reconnaît toujours aux signes de conversion. Saint Bernard, dans son sermon sur le Cantique des Cantiques décrit les visites du Verbe en lui : « Tu me demanderas, puisque ses voies sont à ce point indiscernables, comment j'ai su qu'il était présent ? Il est vivant et efficace ; et dès qu'il est venu en moi, il a réveillé mon âme qui dormait ; il a remué, attendri et blessé mon cœur qui était dur comme pierre et malsain. » On ne peut rien comprendre à la prière et encore moins à la vie chrétienne si on n'a pas entendu le Christ nous appeler à demeurer avec Lui et en Lui. Tout au long de l'évangile, il nous fait entendre ces appels à entrer dans son intimité : « Demeurez en moi comme moi en vous. » (Jn 15, 4), « Demeurez en mon amour. » (Jn 15, 9), « Demeurez en Dieu » (I Jn 2, 28). Il ne s'agit pas d'un appel vague, il s'agit réellement d'un désir profond du Seigneur de nous faire partager son amour.

    Il ne faut pas chercher hors de Jésus la source de la vie. Pour le croyant de notre époque, sollicité par tant de propositions de sens, cette parole doit être une bouée qu'il ne faut pas lâcher. Le Christ offre son amitié à chacun d'entre nous. Devant cet amour gratuit du Seigneur, l'homme est libre de l'accueillir ou de le refuser : Dieu ne force jamais la porte du cœur, il attend patiemment que nous lui ouvrions par le « oui » de la foi et de l'amour. Dès que l'homme a acquiescé à l'invitation de la grâce, le Seigneur entre chez lui pour y établir sa demeure.
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19-05-2018 - AU NOM DU PERE ET DU FILS ET DU SAINT-ESPRIT

  • Solennité de la Sainte Trinité - année B - 27 mai 2018
  • AU NOM DU PèRE ET DU FILS ET DU SAINT-ESPRIT

    Solennité de la Sainte Trinité - année B - 27 mai 2018

    Matthieu 28, 16-20

    Par Jésus ressuscité, nous avons reçu mission d'enseigner. Enseignons-nous par notre exemple, mais aussi par la parole ? Sommes-nous capables de donner les raisons de notre foi, de témoigner de l'Espérance qui est en nous ?

    Aussitôt après la Résurrection, voici le très bref discours d'adieu de Jésus. Cela se passe en Galilée qu'on appelait couramment le "carrefour des païens" ou la "Galilée des nations" ; car désormais la mission des Apôtres concerne toutes les nations. La puissance que le Christ ressuscité, devenu maître du monde, a reçue du Père, il l'exerce désormais par son Eglise. C'est à elle, représentée par les disciples, qu'il donne mission de faire de toutes les nations des disciples. Faire des hommes les disciples de Jésus-Christ, c'est les plonger dans la vie du Père, du Fils et de l'Esprit. C'est aussi leur apprendre à observer les commandements du Christ, c'est-à-dire à aimer Dieu et ses frères. En recevant le pouvoir du Christ ressuscité, l'Eglise reçoit aussi la promesse de sa présence et de son assistance quotidienne au long de l'histoire.

    "Certains eurent des doutes"
    L'Evangile de Matthieu semble tourner court : mais, en fait, l'aventure commence. Car c'est bien vers l'infini que Jésus les envoie : l'immensité du monde et l'infini des siècles. "Allez... De toutes les nations faites des disciples... Jusqu'à la fin du monde." Les disciples vont même jusqu'à douter de la réalité qu'ils sont en train de vivre, puisque Matthieu dit clairement : "certains eurent des doutes". C'est par cette constatation plutôt surprenante, mais qui rejoint l'expérience de bon nombre d'entre nous, que s'ouvre ce passage de l'Evangile selon saint Matthieu. C'est comme si nous étions invités à surmonter nos doutes, nos interrogations. Mais le doute qui tenaillait alors certains disciples n'était plus celui de l'apôtre Thomas, qui refusait de croire avant d'avoir vu, d'avoir touché Jésus et d'avoir mis ses mains dans son côté. Non, désormais le doute des disciples concernait plutôt ce qui allait venir. En effet, s'ils avaient fait l'expérience qu'avec Jésus tout était possible, même vaincre la mort, voilà qu'ils allaient se retrouver seuls, sans lui. Ils savaient bien que, sans lui, ils ne pouvaient rien faire !

    "Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre"
    La mission confiée aux apôtres s'apparente bien à une folie. Mais ils ne sont pas seuls, ne l'oublions jamais : dans la mesure où notre engagement n'est pas le nôtre, mais celui de Jésus, nous n'avons pas de raison de nous inquiéter des résultats : "tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc !" En d'autres termes, c'est nous qui allons, mais c'est lui qui a tout pouvoir. L'évangélisation doit être notre travail, mais pas notre angoisse. Cette scène se passe sur une montagne. On ne sait pas laquelle, mais elle évoque celle de la tentation et celle de la Transfiguration. Sur la montagne de la tentation, Jésus a refusé de recevoir d'un autre que son Père le pouvoir sur la Création (Mt 4, 8). Ce pouvoir que Jésus n'a pas revendiqué, n'a pas acheté, lui est donné par son Père.

    "Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit"
    L'expression "au nom de", très habituelle dans la Bible, signifie qu'il s'agit bien d'un seul Dieu ; en même temps les trois Personnes sont nommées et bien distinctes. Si l'on se souvient que le Nom, dans la Bible, c'est la personne, et que baptiser veut dire étymologiquement "plonger", cela veut dire que le baptême nous plonge littéralement dans la Trinité. On comprend l'ordre exprès de Jésus à ses disciples "allez donc", il y a urgence. Comment ne pas être pressés de voir toute l'humanité profiter de cette proposition ? Il faut souligner que cette formule, si habituelle pour nous, était, pour la génération du Christ une révolution ! Quand Pierre et Jean guérissent le boiteux de la Belle Porte (Ac 3 et 4), les autorités leur demandent aussitôt : "au nom de qui avez-vous fait une chose pareille ?" C'est qu'il n'était pas permis d'invoquer un autre nom que celui de Dieu. Jésus parle bien de Dieu, mais sa phrase cite trois personnes. Or Dieu est unique, les prophètes l'avaient dit. L'incompréhension des juifs pour les fidèles du Christ est inscrite ici, la persécution était inévitable.

    "Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde"
    Jésus, au moment de rejoindre le Père, laisse à ceux qu'il a aimés jusqu'au bout, et à nous aussi, cette ultime parole, qui est comme son testament, la part la plus précieuse et la plus essentielle de tout son message. Il part, mais il reste avec nous, aujourd'hui encore, ici et maintenant. C'est parce que Dieu est Père que le Fils a été envoyé parmi nous ; c'est parce que Dieu est Fils qu'il nous a aimés jusqu'au bout ; c'est parce que Dieu est Esprit qu'il demeure présent parmi nous et en nous, jusqu'à la fin des temps. C'est parce que Dieu est Amour infini qu'il ne peut nous donner rien de moins que lui-même, son Fils et son Esprit !
    Le mystère de la sainte Trinité n'est donc pas uniquement la révélation du mystère de la vie la plus intime de Dieu, c'est aussi la révélation du mystère de notre propre existence, de cette force qui anime toute notre vie de baptisés. A nous de révéler au monde cette présence aimante du Dieu Trinité. Nous pouvons prier avec sainte Elisabeth de la Trinité : "O mon Dieu, Trinité que j'adore, aidez-moi à m'oublier entièrement pour m'établir en vous, immobile et paisible comme si déjà mon âme était dans l'éternité(...)"
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14-06-2018 - "SON NOM EST JEAN"

  • Solennité de la Nativité de saint Jean-Baptiste - année B - 24 juin 2018
  • "SON NOM EST JEAN"

    Solennité de la Nativité de saint Jean-Baptiste - année B - 24 juin 2018

    Luc 1, 57-66-80

    S'il a précédé Jésus, celui qui devait venir, Jean le Baptiste précède aussi chacun d'entre nous sur les chemins de la découverte du mystère de Jésus.

    Les deux premiers chapitres de l'Evangile de Luc dont nous lisons un extrait ce dimanche sont particulièrement structurés : deux annonciations (l'ange Gabriel chez Zacharie ; puis chez Marie), deux naissances (celle de Jean-Baptiste, celle de Jésus), deux circoncisions. Clairement, Luc nous propose de faire un parallèle entre Jean-Baptiste et Jésus. Ces deux naissances qui pourraient n'avoir d'autre portée que familiale, sont en réalité l'accomplissement des grandes promesses de Dieu pour l'humanité.

    L'enfant Jean
    Tout avait commencé par l'annonce à Zacharie, dont le nom signifie "Dieu se souvient". Alors qu'il officiait à l'intérieur du temple de Jérusalem, l'ange Gabriel lui annonce la naissance prochaine d'un fils : "Sois sans crainte, Zacharie, car ta prière a été exaucée. Ta femme Elisabeth t'enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jean." Cette annonce avait de quoi surprendre Zacharie, car non seulement lui et sa femme, Elisabeth, avaient largement passé l'âge d'avoir des enfants, mais de surcroît, l'ange précisait que le garçon serait porteur d'une vocation exceptionnelle : "Il sera grand devant le Seigneur... Il sera rempli de l'Esprit-Saint dès le sein de sa mère. Il ramènera beaucoup de fils d'Israël au Seigneur leur Dieu ; et il marchera par devant sous le regard de Dieu, avec l'esprit et la puissance d'Elie, pour ramener le coeur des pères vers leurs enfants."
    Pour un prêtre juif, il reconnaissait probablement là les expressions mêmes du prophète Malachie : "Voici que je vais vous envoyer Elie, le prophète, avant que ne vienne le jour du Seigneur, jour grand et redoutable. Il ramènera le coeur des pères vers leurs fils, celui des fils vers leurs pères..." (Ml 3, 23-24).

    La joie de la naissance
    Mais l'homme est libre. Tout ceci était très cohérent, mais encore fallait-il faire confiance à l'ange et à travers lui, à la parole de Dieu. Moins bien inspiré que Marie, quelque temps plus tard, Zacharie demande une preuve : "A quoi le saurai-je ? Car je suis un vieillard et ma femme est avancée en âge." Et nous savons que, de ce jour, Zacharie s'est retrouvé sourd et muet, lui qui n'avait pas su écouter la bonne nouvelle.
    Quand Elisabeth mit au monde un fils, "ses voisins et sa famille apprirent que le Seigneur lui avait prodigué sa miséricorde, et ils se réjouissaient avec elle." La miséricorde dont parlait les voisins, c'est une naissance accordée à une femme stérile. Mais Luc nous invite à replacer cet évènement dans la longue miséricorde de Dieu pour son peuple. La naissance de Jean est toute enveloppée de joie. La joie du coeur déborde dans le chant de la louange divine. La reconnaissance emplie de gratitude pour les hauts faits miséricordieux de Dieu est source de joie, et cela non seulement pour celui qui a été l'objet direct de cette miséricorde divine, mais aussi pour ceux qui les reconnaissent à leur tour et qui en glorifient Dieu.
    La circoncision
    Arriva le jour où l'enfant devait être circoncis et où il devait recevoir son nom, deux coutumes qui inscrivent le nouveau-né dans la longue suite des fidèles de l'Alliance conclue par Dieu avec Abraham. La circoncision se pratiquait huit jours après la naissance. Telle était l'exigence de la loi (Gn 17, 10 sv ; cf Lv. 12, 3). C'est à l'occasion de la circoncision que l'enfant reçoit un nom. Le droit de conférer un nom à l'enfant appartient au père et à la mère, mais des hôtes peuvent participer au choix. L'usage voudrait que l'enfant de Zacharie qui vient de naître soit appelé Zacharie comme lui. Mais Elisabeth choisit le nom de Jean parce qu'elle connaissait la volonté de Dieu par son esprit prophétique. Un temps nouveau commence. On sait l'importance que revêt pour l'homme biblique l'imposition du nom. Quand Dieu donne lui-même un nom, c'est pour une révélation et une mission. Le nom de Jean ("Yo-hanan") qui avait été précisé par l'ange signifie "Dieu a fait grâce".
    A l'époque, on écrivait sur des tablettes de bois enduites de cire. Zacharie, toujours privé de la parole, en est réduit à communiquer par écrit, mais à peine a-t-il accompli cet acte de foi, qu'il retrouve la parole et se met à chanter ce que nous appelons le "Benedictus". Zacharie se met à parler et à bénir Dieu. Elisabeth et Zacharie sont d'accord sur le choix du nom. Le peuple trouve cette décision étrange et il s'en étonne. La volonté et la parole de Dieu placent les hommes qu'il a élus devant la nécessité de sortir des habitudes. C'est le temps du salut qui s'annonce dans la naissance du précurseur.

    Dès sa naissance, l'enfant de Zacharie et d'Elisabeth se trouve marqué par le sceau d'une attente secrète, d'un profond mystère : "Que sera donc cet enfant ?" Le message sur les évènements extraordinaires se propage à partir du petit monde des voisins et des parents de la maison sacerdotale dans toute la région montagneuse de Judée. Le message du salut se répandra à travers des espaces de plus en plus vastes. Celui qu'elle touche devient à son tour quelqu'un qui annonce ce message. Mais il ne suffit pas de connaître les évènements qui apportent le salut, il faut encore les " graver dans son coeur", comme Zacharie grava le nom de Jean sur sa tablette...
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11-07-2018 - LE BERGER DES BREBIS

  • 16e dimanche du temps ordinaire - année B - 22 juillet 2018
  • LE BERGER DES BREBIS

    16e dimanche du temps ordinaire - année B - 22 juillet 2018

    Marc 6, 30-34

    Aux apôtres, de retour de mission, qui lui font un compte rendu détaillé de leur action et leur enseignement, Jésus propose un temps de récollection et d'intimité avec lui, à l'écart de la foule. Hélas ! La foule devine leur dessein et les précède. Retraite et vacances tombent-elles à l'eau ? Profitons-nous de nos vacances pour nous ressourcer par la lecture et la prière dans l'intimité du Christ ? Nos vacances sont-elles pour nous l'occasion de prendre contact avec des personnes nouvelles, et de nous ouvrir à des mentalités différentes de la nôtre, et aux problèmes de vie différents des nôtres ?

    Dimanche dernier, nous avons assisté à l'envoi en mission des Douze pour la première fois (Mc 6, 7-13) et Marc décrivait rapidement la façon dont ils s'en étaient acquittés. Ils ont fait très exactement ce qu'ils voyaient Jésus faire depuis le début de leur rencontre : guérir les malades, chasser les démons, enseigner. Marc veut certainement faire entendre que la mission des Douze est dans l'exacte continuité de celle de Jésus car il a pris soin de les décrire en parallèle. Voici donc maintenant le retour des Douze. C'est la première fois que Marc emploie le mot "apôtres" (qui signifie "envoyés" en mission), jusqu'ici il les appelait les "disciples" ("enseignés"). Désormais ils partageront la mission de Jésus.

    "Venez à l'écart"
    La première chose que Jésus leur propose, c'est de prendre de la distance : "Venez à l'écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu." Nouveau parallèle : après sa première journée à Capharnaüm, où il avait abondamment enseigné, guéri les malades, chassé les démons (1, 21-34), Marc notait : "Au matin, à la nuit noire, Jésus se leva, sortit et s'en alla dans un lieu désert ; là il priait". Il s'était arraché au succès et était parti se ressourcer dans la prière. Les "envoyés" de tous les temps sont certainement invités à en faire autant. Marc répète à deux reprises cette retraite de Jésus et ses apôtres "à l'écart dans un endroit désert" (vv. 31 et 32). Entre ces deux précisions, Marc a noté la présence de la foule, manière de nous dire que ce n'est pas une fuite-dérobade que Jésus leur propose, c'est un ressourcement pour mieux servir la foule. Mais la foule les suit. Elle s'impose et, avec elle, l'urgence de la mission.

    "Des brebis sans berger"
    Dans son Evangile, Marc dit : "Il fut saisi de pitié". Il utilise un mot grec qui désigne les entrailles, la profondeur de l'être ; c'est un équivalent du mot hébreux (rahamim) que l'on traduit souvent par miséricorde. Jésus éprouve pour ces hommes la pitié même de Dieu, une pitié telle qu'il a envoyé son Fils. Le thème du bon pasteur est présent ici en filigrane : "Il fut saisi de pitié envers eux parce qu'ils étaient comme des brebis sans berger." Jésus les voit "comme des brebis sans berger", c'est-à-dire, comme pour bien des foules d'aujourd'hui d'ailleurs, des gens désemparés qui ne savent plus pourquoi ils peinent et ils vivent. Voilà pourquoi, malgré son énorme fatigue, son besoin de détente au milieu du petit groupe des disciples, Jésus se donne à cette foule et se met à l'instruire longuement pour qu'ils comprennent qui il est et ce qu'il leur apporte. Nous aussi, nous devons être comme Jésus pour la foule, la regarder avec un coeur bouleversé de tendresse et lui parler du sens de la vie. Qui saura que Jésus est là, parmi nous, pour sauver le monde, si les chrétiens sont muets ?

    Réponse à nos attentes
    Le lieu où Jésus et les apôtres pensaient pouvoir trouver un peu de tranquillité est envahi par une foule compacte dont l'attente est presque palpable. Cette attente, Jésus la ressent comme une blessure : il est saisi de pitié pour tous ces gens. Saint Marc reprend alors l'image utilisée dans le livre du prophète Jérémie. Cette foule ressemble à des brebis sans berger, qui ne savent plus où aller. Elle ne sait plus qui écouter, ce qu'il faut penser et ce qu'il faut croire. Elle erre dans un monde devenu incompréhensible et menaçant. Et dans cet univers chaotique, elle se raccroche à la parole, à la présence, au visage de Jésus. Cette situation ne nous est pas étrangère. Bien au contraire, ce que Jésus déplore dans cet Evangile ressemble fort à notre propre situation. Comme ces hommes et ces femmes, nous avons, nous aussi, besoin d'être rassurés, encouragés, fortifiés. Dans leur détresse, leur inquiétude ou plus simplement leur doute, nous pouvons reconnaître nos propres états d'âme. Cette foule est de tous les temps, de toutes les régions du monde. Aussi la réponse de Jésus à leur attente nous éclaire-t-elle sur la réponse qu"il apporte, aujourd'hui encore, à nos propres attentes, angoisses et incertitudes. Jésus ne se détourne pas. Il n'épargne ni son temps ni sa peine.

    L'annonce de la Bonne Nouvelle
    Jésus est venu annoncer la bonne nouvelle de la paix, la paix entre Dieu et les hommes, la paix entre les hommes, mais aussi la paix au coeur même de chacun d'entre nous. Car la racine de toutes les guerres, de tous les conflits, de toutes les divisions, c'est dans notre propre coeur qu'il faut la chercher. C'est parce que nous sommes des être divisés, ambigus, partagés entre le bien et le mal intimement mêlés que nous avons besoin d'être libérés, d'être sauvés. Mais c'est aussi parce que nous avons tous soif de cette paix et parce que nous désirons la justice et la vérité que la parole de Jésus nous attire, même si elle nous semble parfois trop exigeante et difficile. Car le vrai pasteur, ce n'est pas celui qui essaye de séduire et de convaincre en caressant dans le sens du poil, pour tenter de plaire. Le bon berger, ce n'est pas non plus celui qui essaye de regrouper autour de sa personne un petit nombre d'élus choisis et triés sur le volet. Le pasteur, c'est celui qui se donne de la peine en cherchant dans un désert la brebis perdue. Les bons pasteurs donnent silencieusement leur vie pour ceux qui leur sont confiés et préfèrent la rudesse de l'Evangile du Christ aux discours creux de la sagesse du monde.

    C'est dans la solitude du jardin de Gethsémani, c'est dans l'abandon du vendredi saint que Jésus est devenu le modèle de tout pasteur, le vrai berger du troupeau. Les prophètes de l'Ancien Testament avaient dû affronter l'incompréhensible refus des hommes, la solitude et le silence des déserts. C'est dans l'épreuve qu'ils apprirent à devenir des pasteurs véritables. En cela ils préfiguraient le vrai Pasteur des brebis, le bon Berger, le Christ.



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06-08-2018 - A QUI IRIONS NOUS ?

  • 21e dimanche du temps ordinaire - année B - 26 août 2018
  • A QUI IRIONS NOUS ?

    21e dimanche du temps ordinaire - année B - 26 août 2018

    Jean 6, 60-69

    Jésus est-il pour nous, à chaque messe, celui qui a les paroles de la vie éternelle ? Notre foi est-elle ravivée et nourrie par nos célébrations eucharistique ?

    Voilà la fin du discours sur le pain de vie. L'heure de la décision a sonné. Comme les arrivants sur la Terre promise, à la suite de Josué (cf. Première lecture) ont eu à choisir une bonne fois quel Dieu ils voulaient servir, les auditeurs de Jésus sont au pied du mur. Oui, ce qu'il dit est dur à entendre, faut-il refuser de l'écouter pour autant ? Voilà toute la question.

    Une parole dérangeante
    Depuis plusieurs dimanches, nous entendons Jésus se proposer comme le Pain descendu du ciel. Or cet enseignement heurte ses auditeurs, surtout depuis que Jésus a précisé qu'ils doivent manger sa chair et boire son sang. Mais Jésus ne cherche pas à faire l'économie d'un tel heurt. Beaucoup de ses disciples s'écrièrent : "Ce qu'il dit là est intolérable, on ne peut pas continuer à l'écouter !" Le caractère abrupt et parfois extrêmement dur de certains passages des Ecritures est là pour nous réveiller, pour nous faire sortir du prêt-à-penser, du discours standardisé si répandu aujourd'hui. La parole de Dieu, qui ne se laisse pas enchaîner par les modes du moment, nous oblige à penser par nous-mêmes, à vivre la conscience tout éveillée. Ce réveil de notre conscience d'hommes, cet appel à devenir des êtres libres, capables de penser et de choisir par eux-mêmes, nous le trouvons pourtant dans les origines du peuple d'Israël, comme nous le relate le passage du livre de Josué que nous lisons en première lecture (Cf. Jos. 24, 1-18b). Le serviteur et successeur de Moïse, après le passage de la mer Rouge et les quarante années d'errance dans le désert, n'avait pas craint de mettre les Israëlites devant leurs responsabilités. Ils étaient libres de choisir le sens de leur vie, la direction et la signification qu'ils voudraient donner à leur existence. Cette invitation à faire un choix libre, conscient, responsable, un choix qui humanise l'homme en l'obligeant à sortir des sentiers battus, elle s'adresse à nous aussi, aujourd'hui.

    "C'est l'esprit qui fait vivre..."
    La chair, c'est Pierre laissé à lui-même, l'homme par nature incapable d'avoir le goût des choses de Dieu. L'esprit, c'est une part de l'Esprit-Saint de Dieu qui investit les créatures. Or cette chair n'est capable de rien, dit Jésus, c'est l'Esprit qui fait vivre. Et les paroles de Jésus sont précisément esprit et vie. Le sens de toute épreuve est là : faire surgir en nous la vraie vie, celle de l'Amour, celle de l'Esprit. La plupart des disciples de Jésus cesseront de le suivre, tandis qu'au nom des Douze, Pierre aura la réponse de la foi. Il s'agit bien ici d'une annonce de la Passion : l'abandon des uns, le choix résolu des autres préfigurent la croix. Jésus est rejeté déjà par le plus grand nombre : Douze, c'est tout ce qui reste de la grande foule (les cinq mille hommes) de la multiplication des pains. Et Jésus leur pose la question de confiance : "Voulez-vous partir, vous aussi ?" La foi n'est pas un bagage, mais un chemin sur lequel il faut se laisser guider. "Personne ne peut venir à moi, dit Jésus, si cela ne lui est pas donné par le Père." Seul le don de l'Esprit fera entrer les croyants dans le mystère : "la chair (c'est-à-dire l'homme réduit à ses seules forces) n'est capable de rien."Les croyants sont ceux qui sont vivifiés par l'Esprit. En réalité, il y a de l'incroyance en chacun de nous, dans la mesure où nous n'acceptons du Seigneur que ce qui est compatible avec nos conceptions ou nos possibilités. Saint Bernard, dans un sermon, écrivait : "De fait, l'Esprit est celui qui vivifie (Jn 6, 63), et la vie de la foi, c'est l'amour. D'ailleurs, si tu demandes quel est le rapport entre l'Esprit et l'amour, que Paul te réponde : "Car l'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l'Esprit saint qui nous a été donné."

    "A qui irions-nous ?"
    La question que Jésus adresse à ses disciples garde, elle aussi, toute son actualité : "Voulez-vous partir, vous aussi ?" Pourquoi, en effet, ne pas suivre la pensée de la majorité, cette sacro-sainte opinion qui est devenue la boussole de notre monde sans direction ? Pourquoi continuer à le suivre ? Il ne s'agit pas de mettre la Révélation au goût du jour pour la rendre acceptable aux oreilles de ceux à qui elle est destinée. Car il ne s'agit pas d'adaptation, mais d'authenticité, de vérité. Face à la vérité qui nous heurte, parce qu'elle démasque notre péché, nos incohérences, nos lâchetés, nous pouvons, nous aussi, claquer la porte et aller voir ailleurs pour nous bricoler une vérité à notre petite mesure, en choisissant ce qui nous plaît et en laissant de côté ce qui nous gêne. Mais face à la vérité, nous pouvons, nous aussi, nous exclamer comme Pierre : "Seigneur, vers qui pourrions-nous aller ? Tu as les paroles de la vie éternelle !" Jésus ne cherche à retenir personne, il ne force aucune liberté. Au contraire, ses plus proches, ses apôtres, il les rend à leur liberté : "Voulez-vous partir vous aussi ?" Devant lui, ses disciples sont réellement libres. Cette liberté nous constituera en personnes capables de percevoir un amour et de rendre l'amour. Le sens de cette épreuve est là : faire surgir en nous la vraie vie, celle de l'Amour, celle de l'Esprit. Suivons donc la voie de la Sagesse que nous indique saint Bernard : "Il nous faut, frères, imiter cette sagesse, car nombreux encore sont ceux qui marchent avec Jésus jusqu'au moment où il s'agit de manger sa chair et de boire son sang (cf 1 Co 11, 26) autrement dit de communier à ses souffrances (1 P 4-13) - car c'est bien à cela que se rapporte cette parole de Jésus et que renvoie son sacrement. Alors scandalisés, ils se retirent en disant : "Dur est ce langage" (Jn 6-61). Quant à nous, avec les apôtres, faisons preuve de sagesse et disons : "Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle (Jn 6-68). Nous ne nous éloignerons pas de toi, et toi, tu nous vivifieras (Ps 79,19). L'homme ne vit pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Mt 4, 4)."

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22-08-2018 - LA PREMIERE PLACE

  • 25e dimanche du temps ordinaire - année B - 23 septembre 2018
  • LA PREMIERE PLACE

    25e dimanche du temps ordinaire - année B - 23 septembre 2018

    Marc 9, 30-37

    Les lectures de ce dimanche sont encourageantes pour nous. En effet, elles nous montrent que notre époque n'est pas pire que celles qui nous ont précédés. Et le comportement des premiers disciples de Jésus, de ceux qui deviendront bientôt les apôtres, les colonnes de l'Eglise, a quelque chose de rassurant. Eux aussi, comme nous, se disputaient pour la première place. Ne sommes-nous pas tentés par les mêmes rêves de grandeur et de prestige que les disciples ?

    Cet évangile rapproche deux paroles de Jésus qui à première vue n'ont pas de relations entre elles : une annonce de sa Passion - Résurrection, et une explication adressée aux disciples qui se sont disputés en route pour savoir qui était le plus grand. Ces paroles résument tout le mystère de la Pâques de Jésus, ainsi que notre façon d'y entrer à sa suite. Ne dédaignons pas de méditer sur ces histoires d'ambition et de préséance, si misérables soient-elles, quand on songe qu'il s'agit de l'entourage proche de Jésus, un Jésus qui s'efforce alors de montrer par quel dur chemin on sauve sa vie et on sauve les hommes. Cela montre que personne n'est à l'abri de l'ambition, même en fréquentant Jésus.

    La Passion et les disciples
    "Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles (...)"
    Dans un premier temps, Jésus va être livré, tué, réduit à l'état d'objet passif de la haine des hommes. Celui qui doit prendre la tête de toute l'humanité sera traité comme le rebut ! Et puis, dans un deuxième temps, il ressuscitera, il triomphera ! Le dernier sera devenu le premier. Non seulement la gloire et la croix sont inséparables, mais il semble bien que la gloire passe par la croix ! C'est le monde à l'envers : pas étonnant que les disciples soient dépistés ! Car "vos vues ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes", comme l'a dit Jésus à Pierre (8, 33). Plus tard seulement, les disciples comprendront "qu'il fallait" que le Christ aille jusque-là pour "glorifier" son Père, c'est-à-dire pour révéler son amour. Pour l'instant, ils n'ont pas du tout envie d'être les derniers ! Au contraire, juste après ces paroles troublantes de Jésus, ils se sont mis à discuter entre eux pour savoir lequel d'entre eux était le plus grand ! Ils sont dans une problématique de rivalité. Chose curieuse, Jésus n'a pas l'air horrifié : il ne leur dit pas "c'est mal de vouloir être premier", il leur donne même le moyen d'y arriver.

    L'humilité pascale
    Le moyen, d'après Jésus, est bien simple et ce qui est intéressant, c'est qu'il est à la portée de tout le monde ! "Celui qui veut être le premier, qu'il se fasse le dernier et le serviteur de tous." On ne peut pas s'empêcher de faire le rapprochement avec le récit du lavement des pieds dans l'évangile de Jean. Loin de s'indigner des pauvres querelles de préséance de ses compagnons, Jésus propose à ces derniers de partir de ce désir, somme toute légitime, d'être à la première place. Pour être chrétien, il n'est pas nécessaire de raser les murs ou de jouer à l'humilité. Il suffit de partir de cette réalité toute humaine, si simple, et si compréhensible, qui nous fait désirer être le premier, le préféré, le plus aimé. Ce désir est bon, il est même un signe de bonne santé. La question n'est pas au niveau du désir, mais de la manière de le réaliser. Que signifie être le premier ? Et c'est là que la réponse de Jésus surprend, c'est là qu'elle déroute nos catégories et nos manières de penser. "Si quelqu'un veut être le premier, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous !" Le cœur de l'évangile se trouve précisément dans ce retournement, dans cette manière de prendre autrement la première place. Nous voici au cœur du mystère de Pâques devant son double mouvement essentiel : abaissement-élévation. Le Christ s'est d'abord abaissé, dépouillé, devenu obéissant jusqu'à la mort et la mort sur une croix. A cette démarche de Jésus va répondre maintenant l'initiative du Père : c'est pourquoi Dieu l'a exalté. Nous ne disposons aujourd'hui d'aucune autre voie où pour continuer l'œuvre de Jésus et entrer après lui dans le même mouvement pascal. L'abaissement répète le geste rédempteur qui a triomphé de la mort et a sauvé le monde.

    La parabole de l'enfant
    "Prenant un enfant, Jésus le plaça au milieu d'eux et l'embrassa."
    Certes la présence de cet enfant qui passait est l'occasion pour Jésus d'enseigner à ses apôtres ce qu'ils ont tant de mal à saisir, ceux qui s'imaginent encore que le royaume de Dieu est semblable aux royaumes de ce monde. Mais son intention va bien au-delà d'une simple illustration de ce qu'il veut leur faire comprendre. En embrassant cet enfant, Jésus nous offre une autre parabole. Alors que tout va de mal en pis, que la mort du juste, annoncée par le livre de la Sagesse, paraît devenir inéluctable, alors que les disciples ne comprennent rien et se disputent une hypothétique place de choix, Jésus se penche sur un enfant et l'embrasse. Dans le bruit du mal qui semble triompher partout en ce monde, dans la cohue des luttes fratricides et des ambitions exacerbées, l'attitude de Jésus nous révèle les profondeurs du cœur de Dieu. Au lieu de nous rejeter, de nous condamner, Dieu se penche sur l'enfant qui est en chacun de nous, cet enfant que nous portons au plus profond de nous-mêmes. Sans se laisser décourager par nos aveuglements, nos peurs, nos lâchetés et nos convoitises, Dieu s'oublie pour aimer cet enfant que nous sommes. Jésus veut ouvrir les yeux de ses disciples, de chacun d'entre nous, sur l'aspect dérisoire de tant de batailles qui secouent nos communautés, nos familles. Alors que menacent les désordres engendrés par les jalousies et les rivalités, il nous ramène à la véritable blessure qui doit être guérie, cette plaie du péché qui nous ronge le cœur.

    Une certaine humilité d'esprit, une certaine modestie de convenance ne sauraient suffire. L'abaissement doit être comme celui de Jésus : vrai et effectif. En nous révélant les goûts de Jésus, l'évangile nous révèle les goûts de Dieu. Impossible de ne pas voir que Jésus déteste trois choses : l'hypocrisie, l'argent et l'ambition. Il sent très vivement que l'ambition est le cancer du service. On ne peut être plein de soi et se soucier des autres, c'est mathématique. Mais l'orgueil surtout pervertit inexorablement ce que l'on voudrait encore appeler dévouement : "Si quelqu'un veut être le premier, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous."
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21-10-2018 - L'AVEUGLE DE JERICHO

  • 30e dimanche du temps ordinaire - année B - 28 octobre 2018
  • L'AVEUGLE DE JERICHO

    30e dimanche du temps ordinaire - année B - 28 octobre 2018

    Marc 10, 46b - 52

    Nous qui en savons sur Jésus bien plus que l'aveugle Bartimée, avons-nous des yeux pour le regarder jusqu'à sentir monter en nous ce désir qui a fait naître les saints : "Je veux te suivre" ? Mettons-nous la même fougue que cet aveugle pour approcher du Christ dans sa Parole et ses sacrements, pour voir et croire ? Nous sommes-nous engagés pour Jésus-Christ malgré les intimidations, les rebuffades, la perspective des souffrances à venir ?

    Saint Marc nous présente cette guérison de Bartimée comme un reportage très vivant ! Jésus et ses disciples quittent Jéricho, suivis par toute une foule. C'est la dernière étape avant l'entrée à Jérusalem où Jésus connaîtra l'opposition la plus farouche puis sa Passion et sa mort. Malgré les enseignements qu'il a prodigués à ses disciples, ceux-ci gardent les yeux bouchés sur le mystère du Messie souffrant. Aussi, dans cette guérison, Marc décèle-t-il le type du vrai croyant : négligeant les menaces, il appelle Jésus à l'aide et bondit vers lui quand le Christ le fait venir, dès qu'il a trouvé la vue, il suit Jésus comme un disciple sur la route de sa Passion.

    Le Messie, le Fils de David
    La guérison miraculeuse d'un aveugle à ce moment précis résonne comme une révélation de l'identité véritable de Jésus. C'est un aveugle qui, le premier, a su ouvrir les yeux et appeler Jésus "Fils de David", l'un des titres du Messie. Et dans l'évangile de saint Marc, cette guérison est suivie aussitôt de l'entrée triomphale à Jérusalem, où Jésus est acclamé comme le Messie : "Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur..." On peut faire le rapprochement avec l'annonce de Jérémie, que nous avons entendue en première lecture : "Le Seigneur sauve son peuple, le reste d'Israël... Il y a même parmi eux l'aveugle et le boiteux" (Jr 31). Au temps de Jésus, cette annonce de Jérémie était entendue comme une annonce du Messie. Cette fois, aux portes de Jérusalem, Jésus accepte d'être reconnu pour ce qu'il est, à savoir le Messie, le Fils de David. C'est la première fois que ce titre apparaît dans l'évangile de Marc. Cette guérison vient confirmer que Jésus est bien le Messie attendu. Il accomplit en sa personne ce que le prophète Isaïe disait du Serviteur de Dieu : "Alors les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s'ouvriront. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie (Is 35, 5-6)". Sans doute ce n'est pas encore la foi plénière qui se développera après la Résurrection. Mais déjà Bartimée est sûr d'être devant le Messie, il est sûr que la puissance même de Dieu va l'atteindre en Jésus et, quand c'est fait, il n'hésite pas une seconde, si Jésus est la puissance de Dieu, il faut le suivre.

    L'aventure de la foi
    Bartimée ose crier sa détresse. Nous sommes si nombreux à vivre dans l'obscurité de nos nuits, mais à ne pas oser demander, à ne pas avoir le courage de crier vers Dieu. Il nous manque la confiance un peu folle de cet aveugle qui brave le regard critique et le jugement des autres. Il semble que Jésus n'attendait que cela. La rencontre de Jésus et de Bartimée, c'est la rencontre de deux attentes, de deux désirs fous : le désir de l'homme qui se sait malade, aveugle, pauvre, et le désir plus fou encore de Dieu qui veut le sauver. L'histoire de Bartimée, c'est l'histoire de la foi qui fait céder toutes les peurs, qui emporte les obstacles, qui ouvre toutes nos prisons et vient frapper à la porte de Dieu, sans plus se soucier du regard des autres. Bartimée jette son grand manteau qui le gêne pour bondir vers Jésus. Là aussi l'image est dynamisante. Se dépouiller de l'encombrement, se réveiller de la vie assise, s'arracher à ce qui nous tient loin du Seigneur. L'histoire de Bartimée peut aussi devenir notre propre histoire. Pour saint Marc, en effet, ce qui compte avant tout, ce n'est pas le côté spectaculaire et merveilleux du miracle, car il conclut brièvement : "Aussitôt, l'homme se mit à voir". Ce qui l'intéresse, c'est plutôt le cheminement de Bartimée, qui l'a fait passer du bord du chemin, au face- à- face avec Jésus. C'est le chemin de conversion qui a conduit cet homme à se lever, à braver les foules, à courir maladroitement vers Jésus pour oser enfin demander la guérison. Car derrière la maladie de Bartimée se cachent toutes nos maladies, nos infirmités, nos blessures, nos péchés. Ce chemin, Jésus le propose à chacun d'entre nous. A chacun d'entre nous, il demande : "Que veux-tu que je fasse pour toi ?"

    Cette guérison est l'oeuvre du seul Jésus ; elle est cependant conditionnée par les dispositions de celui à qui Jésus s'adresse. Jésus en fait la remarque : c'est parce qu'il a la foi que l'homme est guéri, sauvé. C'est à la condition qu'il y ait dans le cœur des disciples un minimum d'attachement à Jésus, une base préétablie de confiance en lui, que ces disciples peuvent recevoir de Jésus la pleine lumière. Si Jésus est "Fils de David", il est aussi davantage. L'évangile de Marc n'a d'autre but que de montrer qui est Jésus réellement. Symbole des disciples lents à comprendre, l'aveugle qui ne connaît en Jésus que le Fils de David, a besoin d'une illumination nouvelle, alors il pourra se mettre à suivre Jésus. "Il suivait Jésus sur la route".


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07-11-2018 - UN AUTRE MONDE

  • Solennité du Christ, Roi de l'Univers - anée B - 25 novembre 2018
  • UN AUTRE MONDE

    Solennité du Christ, Roi de l'Univers - année B - 25 novembre 2018

    Jean 18, 33b - 37

    L'attitude de Jésus et sa façon de réagir aux questions posées par Pilate sont pour nous un message, elles sont déjà une proclamation de sa Royauté par la dignité et l'humilité qui s'y manifestent. De quelle manière contribuons-nous à étendre le Royaume du Christ autour de nous ? Est-ce par des moyens purement humains, techniques, matériels, ou bien avant tout, par le témoignage de notre vie ?

    L'évangile de ce jour est tiré d'un dialogue entre Jésus, dont les Juifs veulent la condamnation à mort et Pilate, fonctionnaire romain qui a seul le pouvoir de prononcer la sentence. Pour obtenir la condamnation de Jésus par Pilate, les Juifs l'accusent de se révolter contre l'empereur en se prétendant roi des Juifs. Jésus sait fort bien que Pilate a sur lui droit de vie et de mort et que la décision, prise par le procurateur, dépendra de ses réponses.

    "Es-tu le roi des Juifs ?"
    Cette question, Pilate n'est pas le premier à la poser. Les foules qui se pressaient autour de Jésus alors qu'il venait de multiplier les pains n'avaient-elles pas eu l'intention de le faire roi ? Mais Jésus s'était alors esquivé dans la solitude de la montagne. Cette question, les disciples eux-mêmes n'y avaient-ils pas répondu en cherchant à occuper les premières places pour siéger à sa droite et à sa gauche ? De même les foules qui avaient escorté Jésus monté sur un âne, lors de son entrée à Jérusalem, n'y songeaient-elles pas ? Mais il faut aller chercher dans le récit de la Passion de Jésus la claire affirmation par lui-même de sa royauté. On peut se demander pourquoi Jésus n'a pas dit plus tôt qu'il était roi. Chaque fois qu'on a voulu le faire roi, il s'est dérobé. Chaque fois qu'on a voulu lui faire de la publicité après des miracles particulièrement impressionnants, il donnait des consignes très strictes de silence. Même chose après la Transfiguration ! Et maintenant, alors qu'il est enchaîné, pauvre, condamné, il se reconnaît roi ! Il le fait au moment précis où il n'en a vraiment pas les apparences, au moins à vues humaines. Cela signifie qu'il nous faut certainement réviser nos conceptions de la royauté.

    La royauté de Jésus
    Jésus disait à ses disciples : "Ceux qu'on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. Il n'en sera pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu'un veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur. Et si quelqu'un veut être le premier parmi vous, qu'il soit l'esclave de tous. Car le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude." (Mc 10, 42-45) Ce que veut nous dire Jean, quand il nous rapporte l'interrogatoire de Jésus par Pilate, c'est que Jésus est le roi de l'humanité au moment même où il donne sa vie pour elle. Ce roi-là n'a pas d'autre ambition que le service. Tout au long de la Passion, Jean souligne le renversement de la situation : ici, c'est le pouvoir romain qui va reconnaître que le véritable roi c'est Jésus-Christ. Quand Pilate dit à Jésus : "Alors, tu es roi ? ", Jésus répond : "c'est toi qui dit que je suis roi.", dans le sens de : "tu as tout compris, tu le dis toi-même." Mais ce royaume n'a rien à voir avec les royaumes de la terre, défendus par des gardes. Alors comment parler de cet autre monde, dans le langage de ce monde-ci ? Comment expliquer un royaume dont la loi unique est celle de l'amour ? Comment décrire un royaume où régner, c'est donner sa vie sur une croix ? Il nous faut comprendre que ce royaume n'a rien à voir avec nos rêves de puissance et de gloire ! Jésus n'est pas venu nous révéler la toute puissance de Dieu, mais son amour infini, un amour qui va jusqu'au bout de l'amour. Pilate perçoit la part du mystère qui enveloppe cet homme enchaîné devant lui. Mais il sait aussi que la vérité n'a pas de poids dans le jeu des intrigues du pouvoir. Le royaume de Jésus, c'est celui de la vérité.

    Rendre témoignage à la vérité
    Pilate qui vit dans le monde gréco-romain, ne peut que poser la question : "Qu'est-ce que la vérité ?" Les juifs, eux, savent depuis le début de leur Alliance avec Dieu, que la vérité c'est Dieu lui-même. Le mot "vérité" au sens biblique veut dire "fidélité solide" de Dieu. Précisément parce que la Vérité est une Personne - Dieu lui-même - personne ne peut prétendre détenir la vérité ! La seule chose importante est d'écouter et de se laisser instruire par elle. "Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix" affirme Jésus à Pilate. Au Baptême et à la Transfiguration, la voix du ciel disant à propos de Jésus "Ecoutez-le", dit aussi qu'il est Dieu. Appartenir à la vérité, c'est vivre dans la fidélité, la cohérence avec sa connaissance personnelle de Dieu. "Je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité." C'est ainsi que Jésus précise le rôle de son Royaume dans un monde d'où il ne vient pas, mais où il est présent.Tout en étant indépendant des hommes, le Royaume est dans le monde, présence répondant à leurs besoins et à leurs nécessité fondamentales. Dans tout cet échange, l'attitude de Jésus est claire. Elle le fait apparaître comme un maître spirituel. Il ne cherche aucunement à se justifier des accusations portées contre lui. Finalement, on ne sait plus trop qui est l'inculpé et qui est le juge. Il ne montre aucune crainte de la sentence. Il accepte la réalité du monde et sa hiérarchie, même éphémère, et, en même temps, il est libéré des asservissements et des craintes qu'éprouvent ceux qui sont limités à la vie terrestre.

    "A la question qu'on lui posait : "Donc tu es roi ?" il (Jésus) a répondu : "Je le suis ; c'est pour cela que je suis né et que je suis venu dans le monde" (Jn 18,36). Ici-bas, le voici maître en manière de vivre, avant d'avoir, lors du jugement, à apprécier ce que chacun mérite, puis, dans son règne, à distribuer les récompenses." (Saint Bernard)
    Que cette fête de la souveraineté de Jésus accroisse notre foi et notre fidélité au Seigneur !


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17-12-2018 - LA VISITATION

  • 4e dimanche de l'avent - année C - 23 décembre 2018
  • LA VISITATION

    4e dimanche de l'Avent - année C - 23 décembre 2018

    Luc 1, 39-45

    La célébration de la fête de Noël, maintenant toute proche, n'est pas seulement la commémoration d'un évènement ancien, mais elle est surtout un appel à entrer, nous aussi, dans cette aventure. Le Verbe de Dieu, aujourd'hui encore, veut prendre naissance en nos vies. Ne sommes-nous pas appelés à devenir, par grâce, la demeure de Dieu parmi les hommes, les messagers de la joie et de la paix de Dieu ?

    Le récit de la Visitation que nous lisons aujourd'hui rayonne de la joie de croire. La première marche missionnaire, la voici : Marie se met en route rapidement, elle se hâte d'aller voir la première merveille annoncée : "Elisabeth, ta parente, est enceinte d'un fils dans sa vieillesse, elle qu'on appelait la stérile."Mais l'essentiel, c'est que l'Enfant qui va naître de Marie est le Fils de Dieu. Dieu est venu sur nos chemins. Mais pour cela, il fallait Marie. Marie est la Visitation de Dieu, elle nous présente la Vie.

    La hâte de Marie
    Marie se rend "vers une ville de la montagne de Judée". On pense qu'il s'agit de la petite ville d'Aïn-Karim, à sept kilomètres à l'ouest de Jérusalem. De Nazareth à ce massif judéen, il faut trois à quatre jours de marche. On voyageait le plus souvent à pied, en se joignant à un groupe. Marie se hâte. Il peut y avoir un premier motif : vérifier les paroles de l'ange lui apprenant que sa cousine, malgré son âge avancé, allait être mère. C'était le "signe" qui lui avait été donné pour appuyer la révélation bouleversante qui la concernait et lui faire comprendre que rien n'est impossible à Dieu. Mais ce n'est probablement pas la raison majeure. Marie a la foi, elle n'a pas douté du message céleste. Sa hâte est l'expression de sa joie. Elle veut aller se réjouir avec sa cousine d'une maternité que celle-ci n'espérait plus et que Dieu lui accorde. Marie désire aussi sans doute apporter l'aide de sa jeunesse à cette parente d'une autre génération qui en est "déja à son sixième mois". Marie restera trois mois auprès d'Elisabeth, c'est-à-dire jusqu'à la naissance de l'enfant.

    La joie messianique
    Sous l'impulsion de l'Esprit Saint qui l'envahit, ainsi que l'enfant qu'elle porte en elle, Elisabeth décèle le secret de sa cousine et s'exclame dans une "Bénédiction" : "Tu es bénie entre toutes les femmes !", manière sémitique d'exprimer un superlatif : Marie est la femme par excellence. Le discours d'Elisabeth culmine avec le titre de "Mère de mon Seigneur", qu'elle donne prophétiquement à Marie. "Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu'à moi ?" Le titre de Seigneur désigne le Messie dans l'Ancien Testament. Dans l'Evangile, cette appellation a un sens très ouvert. Ce terme est susceptible d'une acception bien supérieure. Le concile d'Ephèse (431) la consacrera définitivement en proclamant solennellement Marie "Mère de Dieu" (Theothokos). Du reste, cette définition du troisième concile œcuménique s'est imposée comme le corollaire de la foi au Christ Fils de Dieu. C'est donc bien sur la foi christologique que se fonde la vénération dont tous les chrétiens entourent la Vierge Marie. Ils saluent en elle le modèle accompli du croyant. Parce qu'elle a reçu la Parole dans une humble et totale obéissance, le salut de Dieu a pu déployer en elle toute sa puissance.

    Le bonheur en Dieu
    Ce qui provoque l'exclamation d'Elisabeth, c'est la foi de la mère du Sauveur : "Heureuse celle qui a cru à l'accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur". C'est parce qu'elle a su accueillir la Parole que Marie a trouvé le chemin du bonheur. L'humble amour et le service sont les deux clés pour emprunter ce chemin. Et pour apprendre cela, il faut nous mettre à l'école de l'humble servante de Nazareth, là où le bien fait si peu de bruit. Cette joie très spéciale de la foi, Luc en donne la source : l'Esprit Saint. L'Esprit est venu sur Marie, il remplit Elisabeth, à la Pentecôte, il remplira les apôtres. Saint Luc ouvre son Evangile par une hymne au bonheur. En effet c'est bien le cœur de ce qu'est venu nous révéler le Seigneur Jésus et de ce que proclame sans cesse son Eglise depuis deux mille ans : Dieu nous invite au bonheur. Telle est la marque des disciples de Jésus, leur signe de reconnaissance, leur unique titre de gloire : avoir trouvé leur bonheur en Dieu, à la suite de Marie et de tous les saints. "Heureuse celle qui a cru à l'accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur." C'est la première béatitude du Nouveau testament. Marie est proclamée heureuse, le bonheur habite Elisabeth, l'enfant tressaille d'allégresse. L'ange avait dit aussi à l'Annonciation : "Réjouis-toi" et la Vierge va entonner son Magnificat...

    Le récit de la Visitation suit, dans l'Evangile de Luc, celui de l'Annonciation. A la salutation de l'ange succède bientôt celle d'Elisabeth. Très tôt, les chrétiens ont associé les deux salutations. On les trouve réunies dans des textes du cinquième siècle : "Salut pleine de grâces. Le Seigneur est avec toi. Tu es bénie entre les femmes". Ce sera le point de départ de l'Ave Maria. Prions la Vierge Marie qu'elle nous accompagne sur le chemin du bonheur en Dieu et qu'elle nous aide à transmettre ce bonheur à nos frères.
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09-01-2019 - C'EST AUJOURD'HUI

  • 3ème dimanche du temps ordinaire - année C - 27 janvier 2019
  • C'EST AUJOURD'HUI

    3ème dimanche du temps ordinaire - année C - 27 janvier 2019

    Luc 1, 1-4 et 4, 14-21

    Ce troisième dimanche nous met en face de Jésus au moment où il commence à prêcher l'Evangile. Nous savons qu' "Evangile" veut dire "Bonne Nouvelle". Est-ce bien vrai pour nous ? Sentons-nous l'urgence d'apporter la lumière du Christ aux hommes encore aveuglés par l'ignorance, la haine, où l'appât de l'argent et du confort ?

    Ce texte se compose de deux fragments très distincts, éloignés l'un de l'autre dans l'Evangile de Luc. Tout d'abord le prologue de cet Evangile ; puis laissant de côté les chapitres sur l'enfance du Christ, sur Jean-Baptiste, dont nous avons lu de larges extraits aux temps de l'Avent et de Noël, nous abordons le début du ministère de Jésus en Galilée.

    Le prologue de Luc
    L'exorde au début de l'Evangile d'aujourd'hui prépare excellement la proclamation par Jésus, en la synagogue de Nazareth, de "l'aujourd'hui" de la Bonne Nouvelle. Luc introduit son oeuvre par un prologue ; il explique la raison de son travail : renseigner d'une façon précise un certain Théophile, sans doute un personnage important, auquel il dédiera aussi les Actes des Apôtres, mais dont nous ignorons tout. Luc manifeste un souci d'historien : "il s'est informé de tout depuis les origines." Il n'est, en effet, ni un apôtre ni un disciple de Jésus qu'il n'a pas connu ; il n'a pas vécu les évènements qu'il raconte ; il travaille sur documents et témoignages. Il indique qu'il a eu des prédécesseurs parmi lesquels il faut entendre Marc et Matthieu ( Luc suit souvent Marc de très près). Ce ne sont pas ses seules sources ; il s'appuie sur des traditions "transmises par ceux qui furent des témoins oculaires", il a effectué ses propres enquêtes ; il a certainement pris contact avec Jean, car il y a des points de ressemblance entre le troisième et le quatrième Evangile.

    Jésus à Nazareth
    De ce préambule nous passons directement au début du ministère de Jésus en Galilée et à la visite qu'il fit à Nazareth. Il y eut très vraisemblablement deux passages de Jésus à Nazareth. Lors de sa première visite, Jésus fut fêté, admiré ; ses compatriotes étaient fiers de la renommée de l'un des leurs et de la façon étonnante dont il expliquait les Ecritures. La seconde visite, par contre, fut un échec et suscita la colère des habitants de Nazareth. Nous lisons, en ce dimanche, le récit de la première visite. "Il enseignait dans les synagogues, et tout le monde faisait son éloge." C'est précédé par cette renommée favorable que Jésus vint à Nazareth. Il se rendit à la synagogue un jour de sabbat, dans cette même synagogue où il avait tant de fois accompagné Joseph et Marie, où il avait certainerment été lecteur, conformément à la tradition, le jour de sa majorité religieuse, le premier sabbat de sa treizième année.

    La bonne nouvelle adressée aux pauvres
    On tend à Jésus un rouleau de parchemin : il s'agit du texte d'Isaïe s'adressant aux rapatriés rvenus de Babylone mais qui sont meurtris, appauvris, découragés par les difficultés ; ils sont au nombre des "pauvres de Yahvé", ces pauvres pour lesquels Jésus marquera une prédilection. Le prophète Isaïe justifie sa mission : "L'Esprit du Seigneur est sur moi... Le Seigneur m'a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres... annoncer un année de bienfaits..." Jésus ne craint pas de donner à ce passage une interprétation messianique et de suggérer, implicitement, qu'il est ce messager de la Bonne Nouvelle, que les temps messianiques sont arrivés. "Une année de bienfaits" est une allusion à l'année jubilaire, qui se célébrait tous les cinquante ans. Elle comportait une remise des dettes et la libération des esclaves et envisageait une nouvelle répartition des terres. "Cette parole de l'Ecriture... c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit." Jésus ne donne pas un commentaire du texte, il ne l'explique pas ; il annonce son accomplissement. L'heure est venue de la véritable libération, de la vraie remise des dettes, celle du pardon de Dieu.

    Dieu nous parle
    La première lecture (Neh. 8, 1-10) est très liée à celle de l'évangile, puisqu'on y exalte la solennité du jour où la Loi est présentée au peuple, traduite et commentée. La lecture de la Loi apparaît comme un évènement extraordinaire, comme une "manifestation" de Dieu, comme si Dieu en personne parlait. Ainsi en est-il du Christ à Nazareth, un certain jour où il lit l'Ecriture. Et nous sommes invités à nous souvenir que la parole de Jésus est toujours actuelle. Elle vit chaque fois qu'elle est dite. Il ne faut pas confondre l'Ecriture elle-même (le livre, le texte, écrits voici des millénaires) et la Parole qui en jaillit aujourd'hui pour moi, pour nous. Ce texte que j'ai entendu ou lu cent fois déja, me parle aujourd'hui de façon toute nouvelle. Dieu me parle à ce moment là parce que je me suis mis en état d'écoute et de réponse, de recherche, de dialogue. Le christianisme n'est pas une religion du Livre. Ce qui est au coeur de notre foi, de la vie de l'Eglise, de la vie de chacune de nos communautés, de chacun d'entre nous, c'est Jésus, la Parole vivante qui donne la vie. C'est pourquoi l'Evangile de Luc s'ouvre sur cette scène extraordinaire où nous voyons Jésus prendre le Livre qui devient, à travers lui, parole vivante de Dieu. C'est l'Esprit qui, à travers Jésus, vient toucher le coeur de ceux qui l'écoutent. Cette parole de l'Ecriture, c'est aujourd'hui qu'elle doit s'accomplir dans le coeur et l'existence de chacun d'entre nous, si nous nous laissons toucher par elle !
    Voulons-nous être des hommes envoyés par l'Esprit pour proclamer que cette année est un temps de grâce du Seigneur, c'est-à-dire un temps de pardon et d'amour ?
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31-01-2019 - AIMEZ VOS ENNEMIS

  • 7e dimanche du temps ordinaire - année C - 24 février 2019
  • AIMEZ VOS ENNEMIS

    7e dimanche du temps ordinaire - année C - 24 février 2019

    Luc 6, 27-38

    Savons-nous aimer, donner, pardonner sans espoir de retour ? Qu'y a-t-il de remarquable dans notre amitié intéressée, alors que le Christ a aimé, a pardonné, s'est livré et est mort pour les ingrats que nous sommes ? Serons-nous de vrais disciples du Christ, les fils du Dieu Très-Haut ?

    Si vous avez un ennemi, cette méditation est pour vous : "Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent." Ne tournez pas la page, restez en face de ces mots qui vous crispent. On ne choisit pas les paroles de Jésus. Les plus dures, comme celles-ci, veulent enfanter en nous un fils du Très-Haut.

    L'attente de réciprocité
    Il y a des bontés qui ont besoin d'une calculatrice de poche. On s'imagine vivre dans une gentillesse quasi évangélique alors qu'on sécrète un climat du donnant-donnant et d'ultra-susceptibilité. Quand le Seigneur nous demande d'aimer nos ennemis, nous pourrions lui répondre: "Mais, Seigneur, ils ne nous aiment pas !" Bien sûr, mais la charité est apôtre, et ils finiront bien par nous aimer. Et alors même qu'ils ne sauraient que dans l'éternité combien vous les avez aimés, Dieu aurait triomphé ainsi, et vous auriez, par le bien, vaincu le mal. Si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien, où est le mérite ? Si vous vous bornez à saluer vos seuls frères les Juifs, que faites-vous de plus que les païens ? On ne se saluait pas entre étrangers. Les Juifs ne saluaient pas les païens. Chez les Orientaux surtout, le salut a un caractère sérieux : c'est un indice de fraternité, un souhait de bonheur et de paix. C'est sur les bases d'une charité sans limites que le Seigneur veut constituer l'humanité ; la charité distinguera les chrétiens et les fera tous reconnaître comme enfants de Dieu.

    Le chemin de vie
    Dans la première lecture de ce jour, la grandeur d'âme du roi David (1 S 26, 2-23), comme nous le rapporte le passage du livre de Samuel, nous touche et nous émeut. A celui qui le poursuivait pour le tuer, David a laissé la vie sauve, par respect pour sa fonction royale. David avait déja compris que Saül n'était pas seulement son ennemi. Il ne le réduisait pas à ses actes. Il savait discerner en lui un appel, une vocation, dont il mesurait la grandeur. Il savait que toute existence humaine a toujours une autre dimension. C'est bien ce que souligne Jésus dans l'Evangile. Toute relation humaine, qu'elle soit une relation de haine ou une relation d'amour, ne peut se réduire à ceux qui la vivent. Dieu y a toujours sa part. Et d'une certaine façon, cette présence d'un autre fait éclater le cadre étroit de nos amours et de nos haines. Notre relation aux autres ne prend sa véritable signification que si nous la regardons à la lumière de notre relation à Dieu. En nous demandant d'aimer nos ennemis, Jésus nous révèle surtout le regard que Dieu pose sur nous, la façon dont Dieu agit avec nous, depuis toujours. Dieu nous aime sans condition. Il nous donne sans espérer en retour. Il pardonne et il aime, même si nous ne l'aimons pas. Alors que nous nous comportons si souvent comme ses ennemis, il ne cesse de nous donner la vie, sans mesure, sans regret, sans rien réclamer en retour.
    "Ne jugez pas"
    Le précepte divin vise l'esprit de malignité, qui naît de l'orgueil et de l'amour propre. Il vise la curiosité injustifiée qui nous porte à l'enquête sur les oeuvres du prochain, l'interprétation fâcheuse qui nous fait supposer la perversité de ses intentions, la malveillance habituelle qui, non seulement nous fait écarter les circonstances atténuantes, mais nous détermine à grossir les manquements de nos frères. En un mot, ce précepte vise cette disposition hautaine qui nous porte à apprécier sévèrement les uns et les autres. C'est pratiquement nous substituer à Dieu. Il n'y a vraiment que lui qui puisse reconnaître les éléments des fautes et apprécier les responsabilités. La miséricorde est ici le "moteur" de la vie évangélique, c'est-à-dire de la relation aux frères. Non seulement il n'est plus question de juger et de condamner, mais il n'est plus question de réformer, de corriger : il serait bien plutôt question de guérir. La miséricorde est l'intelligence du coeur, qui sait reconnaître en l'autre la misère, la faiblesse, souvent dues à de vieilles blessures, qui peuvent le rendre apparemment, voire réellement méchant.
    Dieu et le prochain en useront avec nous comme nous en usons avec nos frères ; notre attitude sera la norme de l'attitude de tous envers nous : donnons, et l'on nous donnera ; donnons sans calculer notre affection, notre pardon, notre dévouement. Peut-être arriverons-nous de la sorte à triompher de toute hostilité chez le prochain ; en tous cas, Dieu nous rendra certainement, lui, et sans compter.

    La miséricorde au coeur de la vie chrétienne
    "Soyez miséricordieux comme votre Père..." Quel programme ! Et pourtant c'est bien cela notre vocation. Si on relit l'ensemble de la Bible, elle apparaît bien comme le récit de la conversion de l'homme qui apprend peu à peu à dominer sa violence. Cela ne va pas sans mal, mais Dieu est patient. La miséricorde est bien la clé du Royaume des cieux. Elle seule, déployée en compassion, en tendresse, en pardon, peut radicalement transformer les êtres humains et leurs relations, bouleverser notre monde. Il faut un très grand amour des autres, un immense amour de l'humain, pour exercer vraiment la miséricorde. Et c'est bien pour cela que peu d'hommes s'en révèlent capables. Les chrétiens ne sont pas meilleurs que les autres, mais du moins ils ont une raison d'aimer leurs frères, ils peuvent puiser à la source infinie de l'amour. Ayant découvert de quel amour de miséricorde ils sont aimés malgré leur indignité, peut-être alors sont-ils un peu plus aptes à regarder les autres avec ce regard de tendresse qui peut éveiller, guérir, sauver.
    "Père, pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés."
    O Seigneur, tu nous proposes quelque chose de difficile ! Purifie nos coeurs afin que nous sachions aimer comme tu aimes. Eclaire notre regard pour que nous sachions voir le meilleur en tout homme. Montre-nous le chemin de la réconciliation et de la paix.
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17-03-2019 - LE FIGUIER STERILE

  • 3eme dmanche du Carême - année C - 24 mars 2019
  • LE FIGUIER STERILE

    3e dimanche du Carême - année C - 24 mars 2019

    Luc 13, 1-9

    Tant de drames et de massacres encombrent les colonnes des journeaux ou des reportages télévisés : les considérons-nous comme un appel de Dieu à lutter contre le péché du monde ? Ce n'est pas notre péché qui entraîne la condamnation de Dieu, mais notre refus de nous convertir. Nous reconnaissons-nous pécheurs ? Croyons-nous à la nécessité de nous réconcilier avec Dieu ? Quelle place donnons-nous au sacrement de pénitence dans notre vie, et pendant ce Carême ?

    Cet épisode se passe pendant la montée de Jésus à Jérusalem, c'est-à-dire au lieu où il va manifester au monde que Dieu n'est qu'amour et miséricorde. Lui qui sur la croix dira : "Père, pardonne-leur parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font." Ce texte rassemble deux "faits divers", un commentaire de Jésus et la parabole du figuier. On peut penser que la parabole est là pour nous faire comprendre ce dont il est question dans le commentaire de Jésus sur les deux faits divers.

    "Qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu... ?"
    Selon la conception communément admise, malheurs ou maladies étaient des formes de châtiments du péché. D'après la réponse de Jésus, on devine la question qui est sur les lèvres des disciples. Elle devait ressembler à celle que nous formulons souvent dans des occasions semblables : "Qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu pour qu'il m'arrrive ceci ou cela ?" D'après saint Jean, ce fut exactement la question des disciples à propos de l'aveugle-né : "Maître, qui donc a péché pour que cet homme naisse aveugle, est-ce lui ou ses parents ?" (Jn 9,2). C'est l'éternelle question de l'origine de la souffrance ! Dans la bible, c'est le livre de Job qui pose ce problème de la manière la plus aiguë et il énumère toutes les explications que les hommes inventent depuis que le monde existe. Parmi les explications avancées par l'entourage de Job accablé par toutes les souffrances possibles, la plus fréquente était que la souffrance serait la punition du péché. La conclusion du livre de Job est très claire : la souffrance n'est pas la punition du péché ! A la fin du livre, Dieu parle : il ne nous donne aucune explication et il déclare nulles toutes celles que les hommes ont inventées. Dieu vient seulement demander à Job de reconnaitre deux choses : premièrement, que la maîtrise des évènements lui échappe et deuxièmement, qu'il lui faut les vivre sans jamais perdre confiance en son Créateur. Devant l'horreur du massacre des Galiléens et de la catastrophe de la tour de Siloé, Jésus est sommé de répondre à son tour. La réponse de Jésus est catégorique : il n'y a pas de lien direct entre la souffrance et le péché. Mais il poursuit et à partir de ces deux faits il va inviter ses apôtres à une véritable conversion.

    Appel à la conversion
    Ce n'est pas Dieu qui déclenche les catastrophes : la méchanceté des hommes ou leur fragilité aussi bien que les imprévisibles secousses de la nature, où les ratés d'une technique dont nous sommes parfois si fiers, y suffisent. Mais en de telles circonstances nous pouvons nous souvenir que Jésus incitait déja ceux qui l'écoutaient à interpréter les signes des temps en se retournant vers Dieu. Cela signifie dans l'Evangile s'arracher à ce qui, en chacun, est égoïsme ou lâcheté pour se donner à Dieu dans la foi et à ses frères dans l'amour. On n'a jamais fini de se convertir, comme on n'a jamais fini d'aimer. A tous ceux qui l'écoutent, Jésus rappelle que le premier combat qu'ils ont à mener, c'est celui de leur propre cœur ! Il s'agit de prendre conscience de la mission que nous avons reçue, au cœur même de ce monde tel qu'il est, et non pas tel que nous l'aurions rêvé ! Car c'est ce monde que Jésus est venu sauver. C'est à ce monde-là que Jésus est venu annoncer l'amour invincible du Dieu vivant ! Si nous désirons que le monde change, si nous aspirons vraiment à ce que l'Evangile transforme nos cœurs alors commençons à retourner la terre de notre propre cœur, qui nous empêche de porter du fruit.

    La patience de Dieu
    Dans cette parabole du figuier stérile, Luc évoque la patience de Dieu. L'Ancien Testament a souvent comparé le peuple élu à un plant choisi, entouré par Dieu de soins attentifs. Les paysans de Palestine plantent des arbres fruitiers dans leurs vignes, notamment des figuiers, car le sol de la vigne est propice à ces arbres. Dans la mention des trois années d'improductivité, on peut voir une allusion aux trois années du ministère de Jésus se heurtant à l'incompréhension d'Israël. Mais tout pécheur n'est-il pas concerné ? Le Fils est l'intercesseur inlassable, le dispensateur de grâces, qui tente l'impossible pour amener le pécheur au salut. A vues humaines, un figuier stérile qui épuise totalement le sol de la vigne, il n'y a qu'une chose à faire, c'est le couper ! Mais les pensées de Dieu ne sont pas celles des hommes ! " Dieu ne veut pas la mort du pécheur mais qu'il se convertisse et qu'il vive", disait déja Ezéchiel (Ez 18, 23 ; 33,11). La conversion que Jésus demande à ses disciples ne porte donc pas d'abord sur des comportements ; ce qu'il faut changer de toute urgence, c'est notre représentation d'un Dieu punisseur. Il faut comprendre deux choses : premièrement, ce n'est pas Dieu qui nous envoie les misères ; deuxièmement, dans nos souffrances, il est à nos côtés. La conversion qui nous est demandée ne serait-elle pas de croire à l'infinie patience et miséricorde de Dieu ? Notre liberté doit choisir entre la confiance en Dieu et le soupçon : choisir la confiance, c'est croire que le dessein de Dieu est bienveillant.

    La parabole du figuier stérile vient ici pour nous dire que notre conversion est chaque jour possible, à tout instant : le temps de l'Eglise nous est donné pour cela. La miséricorde et la sollicitude du vigneron parlent d'elle-même. Pourtant, il va falloir que l'humble figuier se décide rapidement car "c'est la gloire de mon Père que vous portiez beaucoup de fruits" (Jn 15,8). Nous pouvons prier avec la collecte de ce jour : "Tu es la source de toute bonté, Seigneur, et toute miséricorde vient de toi ; tu nous as dit comment guérir du péché par le jeûne, la prière et le partage ; écoute l'aveu de notre faiblesse : nous avons conscience de nos fautes, patiemment, relève-nous avec amour."
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14-04-2019 - "MON SEIGNEUR ET MON DIEU"

  • 2ème dimanche de Pâques - année C - 28 avril 2019
  • "Mon Seigneur et mon Dieu"

    2ème dimanche de Pâques - année C - 28 avril 2019

    Jean 20, 19-31

    Qui est Jésus-Christ pour moi ?
    Si Jésus n'est pas Dieu, ni sa mort, ni son pardon, ni la paix qu'il promet ne me sauveront de mon péché, de mes angoisses, de ma mort, de moi-même enfin... S'il n'est pas ressuscité, s'il n'est pas Dieu, alors notre foi est vaine.

    Cette page d'Evangile est l'une de celles qui fondent notre certitude : le Jésus de la foi est bien le Jésus de l'histoire. Dans cet Evangile, nous lisons le récit de deux épisodes : l'apparition aux Dix, le soir de Pâques, et celle, plus particulièrement adressée à Thomas, une semaine plus tard.Thomas évoque toujours pour nous la figure de l'homme incrédule. Pourtant Jean nous le présente comme le type du vrai et du premier croyant. Les autres disciples ont vu le Seigneur ressuscité et ont cru leur Maître vivant, mais Thomas est le premier à reconnaître que l'homme Jésus, dont il est invité à toucher le corps labouré des cicatrices de sa passion, celui-là est Dieu.

    L'apparition aux Dix
    "C'était après la mort de Jésus, le soir du premier jour de la semaine", c'est-à-dire le dimanche. C'est un lendemain de Shabbat (samedi) que Jésus est ressuscité, et, plusieurs fois de suite, il s'est montré vivant à ses apôtres après sa résurrection, chaque fois le premier jour de la semaine, si bien que pour les chrétiens, ce jour-là a pris un sens particulier. Le premier jour de la semaine leur paraît être "le premier jour des temps nouveaux". Comme la semaine de sept jours des Juifs rappelait les sept jours de la Création, cette nouvelle semaine inaugurée par la Résurrection du Christ a été comprise par les chrétiens comme le début de la nouvelle Création. Le premier jour de la semaine, c'est le jour qu'ont adopté, très tôt, les premiers chrétiens pour leurs assemblées, soulignant ainsi le caractère pascal de la célébration eucharistique. Les apôtres se trouvaient réunis au nombre de Dix, puisque bien sûr il manquait Judas, et Thomas. Et voici que Jésus se trouve soudain au milieu d'eux, d'une présence qui se joue des clôtures et des obstacles. Il est là au milieu de cette peur et de cette inquiétude qui vont se transformer en joie. Nous ne sommes donc pas les seuls à vivre dans la peur : peur du lendemain, peur de nous distinguer des autres, peur de prendre des risques, de nous retrouver en tout petit nombre, peur de nos peurs si nombreuses. Mais malgré la peur, ce petit groupe des fidèles de Jésus continue pourtant à se réunir, le premier jour de la semaine. Voilà un point commun avec les premiers disciples : nous sommes là, aujourd'hui, dans cette Eglise, alors qu'il n'est plus très à la mode d'être chrétien, et encore moins d'être catholique. Les journeaux et les médias ne nous épargnent guère.

    "La paix soit avec vous"
    Jésus apporte sa paix à ces hommes qui l'ont abandonné par déception et désespoir. Il apporte l'apaisement de sa présence et de son pardon : aucun mot de reproche, aucune allusion à leur défection, à la solitude où ils l'avaient laissé. Pour se faire reconnaître, Jésus leur montre la marque de ses plaies qui sont comme ses trophées de victoire et qui identifient l'identité de son corps ressuscité avec son corps crucifié. On mesure ici l'importance de la découverte du tombeau vide : il n'y avait pas, d'un côté, un corps qui se décomposait dans le sépulcre du Golgotha, et de l'autre, une sorte de fantôme qui se montrait aux disciples. Il n'y avait qu'un seul corps, vivant, tangible, qui portait les stigmates de son supplice. Il n'y avait aucun doute possible. Alors, "ils furent remplis de joie". A nous qui aurions tendance à imaginer une résurrection uniquement spirituelle, l'apôtre Jean vient cependant rappeler avec force dans son Evangile que le corps de Jésus ressuscité est bien réel, visible et palpable et que les blessures de la Passion ne sont pas effacées. Laisserons-nous le Seigneur ressuscité traverser les murailles de nos peurs pour que retentisse cette salutation : "La paix soit avec vous" ?

    L'incrédulité de Thomas
    Thomas était certainement profondément attaché au Christ ; il l'avait aimé, il avait cru en lui ; avec enthousiasme, il avait proclamé, lors de la dernière montée à Jérusalem : "Allons, nous aussi, mourir avec lui !" (Jn 11, 16). Mais il ne s'attendait pas à la mort infamante de la croix ; celle-ci avait brisé son rêve. Esprit concret, il refuse de croire à la résurrection sans preuves vérifiées par lui-même. On le comprend ! Il y a en nous des Thomas qui sommeillent !
    "Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous..." Notons que c'est grâce à ce passage d'Evangile que nous savons que le Christ a été cloué sur la croix et non lié. "Avance ton doigt ici et vois mes mains..." Il n'est pas dit que Thomas ait exécuté matériellement le geste ; c'est même peu probable et contraire à la tonalité johannique. Thomas est immédiatement saisi par l'évidence de la Résurrection. Aussitôt il proclame sa foi : "Mon Seigneur et mon Dieu !" Quel signe plus éclatant de sa divinité que sa résurrection ? Avec ce passage de l'Evangile de Jean, nous sommes loin de l'euphorie et de l'exaltation dont nous rêvons parfois. La réalité est bien plus simple et bien plus humaine. L'évangéliste souligne que les "portes étaient verrouillées", par "peur des juifs", non seulement la première fois, mais aussi la seconde fois lorsque Thomas était présent. Voir Jésus ressuscité n'avait pas vraiment changé la vie des disciples. Comment croire, donc, que ces hommes avaient vraiment vu Jésus ressuscité, alors qu'ils se terraient, "portes verrouillées", dans leur cachette ?

    Comme Thomas, nos contemporains n'ont rien à faire de belles paroles ! Ils attendent de rencontrer des témoins, des communautés de témoins, qui laissent transparaître dans leur vie la lumière de la Résurrection, à travers leur pauvreté. Car ce ne sont pas nos fragilités et nos limites qui font obstacle à l'Evangile, bien au contraire, mais ce sont nos peurs, nos doutes et nos divisions !
    "Parce que tu m'as vu, tu crois !", dit Jésus. Puis, songeant à tous ceux qui n'auraient jamais le même privilège, Jésus s'adresse à cette immense foule des croyants de tous les siècles : "Heureux ceux qui croient sans avoir vu !" Mais une telle "béatitude", la seule de l'Evangile de Jean, repose d'abord précisément sur le témoignage des Onze, dont celui de Thomas est le plus saisissant.
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16-05-2019 - PRESENCE TRINITAIRE

  • 6ème dimanche de Pâques - année C - 26 mai 2019
  • PRESENCE TRINITAIRE

    6 ème dimanche de Pâques - année C - 26 mai 2019

    Jean 14, 23-29

    A l'approche de la Pentecôte, les lectures proposées sont placées sous le signe de l'Esprit Saint. Restons-nous fidèles à l'Evangile comme à la Bonne Nouvelle qu'attend notre monde ? Prions-nous l'Esprit Saint de nous enseigner à comprendre et à vivre l'Evangile aujourd'hui ?

    L'Evangile de ce jour est un passage du discours de Jésus après la Cène. Nous sommes dans les toutes dernières heures de la vie de Jésus, juste avant la Passion. A ses disciples qu'il va quitter, Jésus promet l'assistance de l'Esprit Saint que le Père leur enverra et qui sera leur Défenseur. Non seulement Jésus sait ce qui va se passer, mais il l'accepte. Il ne fait rien pour se dérober. Il leur annonce son départ mais il le présente comme la condition et le début d'une nouvelle présence : "Je m'en vais et je reviens vers vous."

    Fidélité à la parole de Jésus
    La clé de ce texte est peut-être dans le mot "parole" : le mot revient ici plusieurs fois. Si on se rapporte à ce qui précède, cette parole qu'il faut absolument garder, c'est le " commandement d'amour" : "Aimez-vous les uns les autres", ce qui revient à dire : "Mettez-vous au service les uns des autres." Et pour bien se faire comprendre, Jésus a lui même donné un exemple très concret en lavant les pieds de ses disciples. Etre fidèle à sa parole, ou garder les commandements, n'est pas une sorte de suite plus ou moins facultative de notre élan d'amour pour Jésus. Le "si" unit fortement notre désir d'aimer Jésus et notre conduite dans la vie : je n'aime que lorsque j'obéis à sa parole parce que mon amour réel, concret, c'est ce que je fais. Nos échecs ont leur source ici : refuser de voir que l'amour n'est pas un mot, ni un rêve, ni un battement de cœur, mais une conduite. Quand on médite avec saint Jean, cette conduite est très claire : Nous devons aimer nos frères de l'amour avec lequel Jésus aime. Cet amour est puisé et vécu dans sa relation au Père. Notre conduite fraternelle prolonge ce qui se vit dans la Trinité. Chaque fois que nous voulons méditer sur notre relation au Père, au Fils et à l'Esprit, commençons par nous asseoir au beau milieu de nos relations fraternelles. Ce sont elles qui nous garantissent des approches vraies de Dieu. On ne peut faire l'expérience de la présence que dans l'expérience du commandement de l'amour.

    La mémoire du cœur
    Jésus est l'Envoyé du Père, il est la parole du Père. Et désormais, c'est l'Esprit Saint qui fera comprendre cette parole et qui la gardera dans la mémoire des disciples. C'est au cœur des Ecritures, comme au milieu de notre vie quotidienne, dans les plus humbles tâches, que nous attend Jésus ressuscité. Si nous semons patiemment sa parole au plus profond de notre cœur, si nous la laissons germer en nous et porter du fruit, un jour viendra où s'éveillera en nous cette mémoire du cœur, cette intelligence de l'Esprit Saint qui renouvellera notre regard sur les évènements et les êtres. "L'Esprit Saint vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit."C'est donc de la mémoire qu'il s'agit, de notre mémoire collective et de notre mémoire personnelle. Il y a en effet un sens religieux et une efficacité puissante des souvenirs. Tout au long de l'Ancien Testament nous voyons les prophètes rappeler au peuple d'Israël les évènements qui ont créés puis développés l'alliance de Dieu avec son peuple. Ils veulent réveiller la foule oublieuse ; avec véhémence ils veulent l'entraîner à la conversion.
    Et voilà des siècles que, à l'exemple de la Vierge Marie, l'Eglise garde toutes choses dans son cœur. Voilà des siècles que l'Eglise se souvient. Les paroles et les gestes évangéliques ne sont pas perdus. Il y a même des vérités qui n'ont été proposées à notre foi qu'après une longue période de maturation. Certains textes inspirés ne livrent toute leur substance qu'après avoir été longtemps portés par la mémoire de l'Eglise, qu'après avoir été longuement vécus et priés par les membres du Corps du Christ.

    Paix et Joie
    La paix de Jésus ne ressemble en rien à celle que le monde peut donner. Elle ne craint ni les tempêtes ni les contradictions. Elle ne s'appuie ni sur la réussite ni sur quelque sécurité humaine. La paix que Jésus donne à ses disciples n'est pas le banal souhait de bonheur, de vie et de prospérité ; elle est la promesse d'une paix intérieure, née de l'intimité avec Dieu, de cette amitié dont Jésus apporte à ses disciples, à la fois sur un plan humain et sur un plan surnaturel, le plus émouvant témoignage. La notion de paix est toujours liée, dans l'optique johannique, à la présence divine.
    "Or la paix, bien sûr, est présente dès maintenant sur la terre pour les hommes de bonne volonté (Lc 2,14) ; mais qu'est-ce qu'une telle paix en comparaison de cette plénitude et de cette suréminence de la paix ? C'est pourquoi le Seigneur lui-même s'exprime ainsi : "Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix (Jn 14, 27). Au vrai, ma paix qui surpasse toute intelligence, et qui est paix par delà la paix, vous n'êtes pas encore capables de la recevoir. Aussi, ce que je vous donne, c'est la patrie de la paix, et, pour le moment, ce que je vous laisse, c'est le chemin de la paix (1, 79)", écrit saint Bernard.
    A la paix est associée la joie, car la joie aussi doit habiter les disciples. La joie est participation à la joie divine, le dessein de salut des hommes étant parvenu à sa réalisation.

    Celui qui manifeste son amour pour le Christ en observant ses commandements sera aimé par le Père "et nous ferons en lui notre demeure". "Demeure" (ou le verbe " demeurer") est un des mots clefs du quatrième Evangile. C'est la manière johannique d'exprimer l'intériorisation du Royaume : le Royaume est une réalité spirituelle.
    C'est une théologie difficile pour ces hommes habitués à raisonner dans le cadre d'un strict monothéisme. Difficulté à laquelle s'ajoute la promesse d'une troisième personne divine, l'Esprit Saint. Sans doute leur était beaucoup plus familière la notion de l' Esprit tant de fois pressentie dans les Ecritures. Mais Jésus la leur révèle sous un jour nouveau : l'Esprit est lié tout à la fois au Père et au Fils.
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14-06-2019 - CINQ PAINS ET DEUX POISSONS

  • Solennité du Saint Sacrement - année C - 23 juin 2019
  • CINQ PAINS ET DEUX POISSONS

    Solennité du Saint Sacrement - année C - 23 juin 2019

    Luc 9, 11b - 17

    La multiplication des pains fut bien, historiquement, un miracle. Cinq mille hommes furent nourris avec cinq pains et deux poissons. Mais derrière le miracle, il y a le grand signe des pains : Jésus rassasiant toutes les faims ...

    L'évangile de ce jour est le récit, par saint Luc, de la multiplication des pains, préfigurant la présence multipliée du corps du Christ dans le pain eucharistique. Ce miracle est rapporté par les quatre évangélistes. Il se situe à l'approche de la Pâque, précise saint Jean. Déja de nombreux pélerins de Galilée se rassemblent sur les bords du lac de Genésareth pour partir en groupes vers Jérusalem. Aussi la foule est-elle importante. En la nourrissant d'un pain multiplié quelques jours avant la Pâque, Jésus annonce une autre Pâque, un autre rassasiement. C'est pourquoi la liturgie nous donne à lire ce récit en la fête du Corps et du Sang du Christ.

    Une journée de don
    "Jésus parlait du règne de Dieu et il guérissait ceux qui en avaient besoin."
    L'évènement se place tout de suite après le retour de mission des Douze. Jésus veut emmener ses apôtres à l'écart "pour qu'ils se reposent un peu", dit Marc. Mais les foules s'aperçoivent de leur départ et les suivent. Jésus ne s'appartient pas. Il est venu pour se donner. Cette foule qui contrecarre son projet de solitude, il l'accueille avec bienveillance. Il est ému par ses misères. Face à sa misère spirituelle, il l'enseigne longuement. Pour la misère physique, il guérit "ceux qui en avaient besoin". Et le soir venu, il achève cette journée par un geste qui présage le don plus total encore de sa personne. Jésus annonce le règne de Dieu par ses paroles et par ses actes.

    "Renvoie cette foule"
    Les disciples ont souci de ces gens qui vont se laisser surprendre par la nuit. Ils suggèrent la solution : il faut disperser cette foule, renvoyer tout le monde. Chacun pourra régler son problème de logement et de nourriture. Mais Jésus ne retient pas cette solution de dispersion. Le Royaume de Dieu est un mystère de rassemblement. Il ne s'accomode pas du "chacun pour soi". Nous aussi, comme les apôtres, il nous arrive souvent de vouloir nous débarrasser de cet importun, de cette responsabilité qui nous paraît trop lourde, de ce frère pour lequel nous pensons ne rien pouvoir faire ... et même de vouloir nous débarrasser du Seigneur et de ses exigences !

    "Donnez-leur vous-mêmes à manger !"
    Les disciples sont prêts à jouer les intendants, à se mettre au service de cette foule. Mais Jésus ne les laisse pas partir faire les courses. Il leur dit simplement : "Faites-les asseoir par groupes de cinquante". Il choisit donc la solution du rassemblement, mais ce n'est pas une foule indistincte, c'est un rassemblement organisé. Nous aussi, le Seigneur continue à nous faire confiance pour aimer nos frères en son nom, pour le faire connaître lui qui peut seul combler toutes leurs faims, pour chercher avec eux la réponse à leurs besoins, la justice dont ils ont faim. Si ce texte nous est proposé aujourd'hui, c'est que Jésus, devant les affamés du monde entier, nous dit : "Donnez-leur vous-mêmes à manger." Et nous aussi, comme les disciples, avons des ressources que nous ignorons. Mais il faut reconnaître nos richesses de toute sorte comme des dons de Dieu et nous considérer comme de simples intendants.

    Signe ecclésial
    "Nous n'avons pas plus de cinq pains et deux poissons..."
    Les disciples ne peuvent que constater combien ils sont démunis : il y a cinq mille hommes et ils ne disposent que de cinq pains et deux poissons. Humainement, il n'y a pas de solution possible. L'Eglise ne se trouve-t-elle pas souvent confrontée à des problèmes apparemment insolubles sans la foi ? Jésus leur demande alors de faire asseoir la foule par groupes de cinquante. Ici nous sommes renvoyés à l'Exode (Ex. 18, 21-25). Moïse rassembla les tribus d'Israël pour en faire un peuple et leur donna des chefs par groupe de mille, de cent, de cinquante et de dix. Jésus, de même, fait d'une foule diverse et multiple, une communauté rassemblée autour de lui, qu'il va nourrir d'un même pain. La signification ecclésiale est transparente.

    Signe eucharistique
    Le signe essentiel est le signe eucharistique. Les évangélistes mettent sur les lèvres de Jésus des mots identiques à ceux qu'il emploiera lors de la Cène : "Levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit et les donna à ses disciples..." Le partage et la multiplication des pains sur la colline de Galilée préfigurent le partage et la multiplication d'un autre pain, c'est-à-dire le partage et la présence multipliée du corps du Christ, non plus seulement pour quelques milliers de personnes mais pour des millions à tout instant et dans tout l'univers jusqu'à la fin des temps. Alors le lien entre cette multiplication des pains et la fête du Corps et du Sang du Christ s'éclaire. "Tous mangèrent à leur faim, et l'on ramassa les restes : douze couffins !" A ceux qui vont se tromper sur le signe des pains, Jésus dira : "Le pain, c'est moi ! Celui qui vient à moi n'aura plus jamais faim ; celui qui croit en moi n'aura plus jamais soif." (Jn. 6, 35). Seul Jésus peut apaiser la faim primordiale des foules. C'est lui la Vie et le Pain.
    Jésus se donne à nous. Que son Corps et son Sang nous donnent toujours la force de répondre aux appels qu'il nous adresse pour le service de nos frères les hommes.
  • Une moniale de Boulaur

10-07-2019 - LA PRIERE CHRETIENNE

  • 17ème dimanche du temps ordinaire - année C - 28 juillet 2019
  • LA PRIERE CHRETIENNE

    17ème dimanche du temps ordinaire - année C - 28 juillet 2019

    Luc 11, 1-13

    Est-ce que nous prions comme le Seigneur nous l'a appris ? Nous avons souvent du mal à prier et à nous recueillir. Essayons de mettre dans nos journées plus de prière, de prière vraie et filiale.

    Le thème de ce dimanche est la prière. La première lecture (Gn 18, 20-32) et l'évangile mettent en lumière la révélation apportée, tant par l'Ancien que par le Nouveau Testament sur la sensibilité de Dieu à la prière des hommes. Le livre de la Genèse relate l'émouvante intercession d'Abraham en faveur de la ville pécheresse de Sodome. Dieu est prêt à pardonner sur l'insistance de la prière d'un juste. A ses disciples, Jésus ne propose pas une formule de prière, mais l'orientation que doit prendre leur prière pour imiter la sienne. La prière de Jésus est le moment et le lieu de sa rencontre avec son Père. Jésus introduit ses disciples dans sa propre prière ; il leur fait dire, comme il le fait, "Père".

    Le Notre Père
    "seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean"... C'est un allusion à la formation que donnait le Baptiste et à laquelle il joignait l'ascèse : "Les disciples de Jean jeûnent et font des prières". La prière du Pater comporte deux parties : la première est orientée vers la gloire de Dieu, la seconde concerne nos faiblesses humaines. L'invocation "Père" nous situe d'emblée dans une relation filiale avec Dieu. Très pédagogiquement, les deux premières demandes du Pater nous tournent d'abord vers Dieu et nous apprennent à dire "Ton Nom", "Ton Règne". Elles éduquent notre désir et nous engagent dans la croissance de son Règne. Il s'agit bien d'une méthode d'apprentissage de la prière. Les trois autres demandes concernent notre vie quotidienne. "Donne-nous le pain dont nous avons besoin chaque jour": la manne tombée chaque matin dans le désert (Ex 16) éduquait le peuple à la confiance au jour le jour ; cette demande nous invite à ne pas nous inquiéter du lendemain (Mt 6, 34) et à recevoir chaque jour notre nourriture comme un don de Dieu. Le pluriel "notre pain" nous enseigne également à partager le souci du Père de nourrir tous ses enfants. Il convient peut-être davantage de donner un sens spirituel à ces paroles, car le Christ est notre pain parce qu'il est notre vie et que notre vie c'est le pain. "Je suis le pain de la vie" (Jn 6, 35), nous dit Jésus. D'ailleurs son corps est signifié par le pain : "Ceci est mon Corps". "Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes nous pardonnons à tous ceux qui ont des torts envers nous". Le pardon de Dieu n'est pas conditionné par notre comportement, le pardon fraternel n'achète pas le pardon de Dieu, mais il est pour nous le seul chemin pour entrer dans le pardon de Dieu déja acquis d'avance : celui dont le cœur est fermé ne peut accueillir les dons de Dieu. "Ne nous fait pas entrer en tentation". La plus grave des tentations, c'est de douter de l'amour de Dieu. Au jardin des Oliviers, Jésus dit à ses disciples : "Priez afin de ne pas entrer au pouvoir de la tentation" (Lc 22, 46). Jésus avait précisé que Satan serait l'artisan de cette tentation : "Simon, Simon, Satan vous a réclamés pour vous passer au crible, comme on fait pour le blé" (Lc 22, 31). Saint Jacques, dans son épître, semble faire allusion à une mauvaise interprétation de la demande du Pater : "Que nul ne dise s'il est tenté "ma tentation vient de Dieu", car Dieu ne peut être tenté de faire le mal et ne tente personne" (Jc 1, 13).

    La parabole de l'ami importun
    Luc fait suivre l'enseignement du Pater d'une parabole invitant à l'insistance dans la prière, insistance qui donne à celle-ci une efficacité certaine. Là où Abraham a renoncé à demander à Dieu le salut de ses contemporains par crainte d'incommoder son hôte, Jésus nous invite au contraire à oublier toute peur et tout sans gêne car la prière se nourrit de cette conviction : Dieu ne rejette jamais celui qui se tourne vers lui. Devant Dieu, il n'existe pas de cause perdue, de prière inutile, de limites dans la miséricorde. Rien n'est jamais perdu pour Dieu ! "Demandez, vous obtiendrez ; cherchez, vous trouvrerez ; frappez, la porte vous sera ouverte". Ne faisons-nous pas plutôt l'expérience inverse ? Nous demandons et, trop souvent, rien ne vient. Nous frappons à la porte, et le ciel semble désespérément fermé, comme si Dieu était devenu sourd à notre prière. Tant de prières et de supplications semblent se perdre dans un silence infini. Si elle est authentique, la prière nous ramène à ces réalités toutes simples, celles du pain quotidien, du péché qui nous habite et de notre difficulté à aimer et à pardonner. La prière que Jésus enseigne à ses disciples est une prière qui, à force de frapper à la porte, finit par briser le cœur de celui qui prie. La prière que Jésus nous enseigne est une prière qui transforme d'abord celui qui s'est mis à prier. Tout ce que nous pourrions obtenir ne nous suffira jamais car nous sommes trop vastes pour nous-mêmes, nous sommes plus grands que nos ambitions les plus démesurées, que nos attentes les plus folles. Dieu seul est notre unique mesure, et notre unique mesure, c'est d'aimer Dieu sans mesure ! Finalement, la seule chose que nous avons vraiment à demander à Dieu, c'est l'Esprit Saint, comme le dit Jésus à la fin de notre évangile !
    "Voilà donc pourquoi, sachant que la volonté bonne est donnée dans la prière, lorsque tu auras vu ce qui est à faire, et pour avoir la force de le mettre à exécution, toi aussi, monte vers la prière : prie avec assiduité, prie avec persévérance, à son exemple à lui, qui passait des nuits en prière (Lc 6-12) ; et le Père, dans sa bonté, donnera un bon esprit à qui le lui demande (Lc 11-13)" (Saint Bernard)

    Tous les grands saints furent d'abord et avant tout de grands priants. Même s'ils furent bien souvent des hommes d'action, ce qui frappa surtout leurs proches, c'est leur engagement dans la prière. C'est parce qu'ils avaient découvert qu'ils ne pouvaient rien sans Dieu qu'ils firent des miracles. Nous sommes invités à suivre leurs traces, car nous sommes tous appelés à la sainteté !
  • Une moniale de Boulaur

14-08-2019 - QUI SERA SAUVE ?

  • 21 ème dimanche du temps ordinaire - année C - 25 août 2019
  • QUI SERA SAUVE ?

    21 ème dimanche du temps ordinaire - année C - 25 août 2019

    Luc 13, 22-30

    Le Père veut faire entrer tous les hommes dans son Royaume, mais il ne transige pas avec le Mal. Seuls entreront ceux qui auront suivi le chemin de l'Evangile. Le salut est un don de Dieu. Nul d'entre nous ne peut être assuré du sien ni de celui des autres. N'avons-nous pas remplacé le Jugement de Dieu par le nôtre ?

    L'appartenance au peuple élu paraissait aux contemporains de Jésus une telle garantie de leur salut et, par contre, la situation des païens - pourtant la grande masse de l'humanité - un tel handicap pour y accéder que l'inconnu qui interpelle le Christ s'attend à une réponse positive et réconfortante. Mais Jésus renverse les perspectives.

    "Seigneur, n'y aura-t-il que peu de gens à être sauvés ?"
    Il ne semble pas que la question vienne d'un disciple : le ton de la réponse ferait plutôt supposer qu'elle est d'un curieux, d'un amateur de problèmes spéculatifs ; Jésus le ramène à des soucis plus pratiques. Les Juifs se considéraient comme sauvés de droit ; ils se demandaient si d'autres que les Juifs pouvaient parvenir au salut. Le Seigneur ruine cette fausse sécurité. Il n'y a pas d'assurance sur l'au-delà. La foi selon Jésus n'est pas seulement ni même d'abord un savoir, une connaissance, une adhésion intellectuelle : elle est un engagement de toute la personne. C'est un élan de tout l'être, un don de soi à la réalité du Royaume de Dieu, même si l'on ignore tout de Dieu lui-même. La parabole du Jugement dernier, dans l'Evangile de Matthieu montre cela à l'évidence : "Venez les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis le commencement du monde. Car j'avais faim, et vous m'avez donné à manger..." (Mt 25, 31-46). Voilà la foi qui sauve, et cette foi-là tout homme de bonne volonté en est capable. Bien entendu, il est à espérer que cette "foi" vivante s'épanouisse en foi au sens précis du terme, c'est-à-dire en connaissance et amour du Seigneur. Mais ici l'enjeu est le bonheur, la joie de connaître le Christ, de pouvoir faire monter vers Dieu notre action de grâce. Si nous n'aimons pas, si nous ne cherchons que notre réussite et notre égoïsme, comment rencontrerons-nous Dieu ? Si nous ne répondons pas à l'appel du Sauveur, comment serons-nous sauvés ?

    "Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite..."
    Il ne s'agit pas de connaître un nombre ou une proportion, encore moins d'établir une statistique. Il s'agit d'aller droit à l'essentiel : de courir vers le salut qui nous est proposé. Car nul sur terre n'est définitivement sauvé; chacun se doit de répondre chaque jour à l'appel du Sauveur qui lui dit : "Tourne-toi vers Dieu, écoute la Parole, apprends à aimer." La porte est trop petite pour ceux que l'orgueil a gonflés et qui traînent après eux tous les fardeaux des biens créés. Pour y entrer, il faut accomplir un effort sincère de conversion. De plus, il importe de se hâter, car les jours présents ne sont qu'un délai imparti par Dieu. Il ne faut pas tomber dans une illusion, celle d'imaginer que l'on est sauvé parce que l'on a satisfait à quelques pratiques religieuses, car le salut est d'abord et avant tout une affaire d'amour. Comme le montrait déja la parabole du Jugement dernier de Matthieu, l'image de la porte étroite et celle de la porte fermée nous montrent qu'un tri s'opère. Mais ce n'est pas Dieu qui opère ce tri, ce sont les hommes eux-mêmes, se révélant capables ou incapables de passer par l'ouverture étroite de la porte, celle du service des frères, celle du renoncement à soi et du don de soi. Il s'agit du service à la suite du Serviteur qui a donné sa vie pour les hommes et de l'amour comme il nous a aimés. La parabole invite à s'inquiéter de faire ce qui est nécessair pour entrer dans le Royaume de Dieu. Ce n'est pas sans effort, sans lutte (contre soi-même), que l'on passera par la porte.

    Il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers."
    Ceux qui étaient premiers dans le plan de Dieu, c'est le peuple juif : ce sont eux, nous dit saint Paul, "les fils d'Israël ayant pour eux l'adoption, la gloire, les alliances, la Loi, le culte, les promesses ; ils ont les patriarches, et c'est de leur race que le Christ est né" (Rm 9, 4-5). Car le peuple juif est bien le peuple de l'Alliance, par le choix souverain de Dieu. Par le peuple d'Israël, l'humanité tout entière était invitée à participer au grand festin préparé sur la montagne de Dieu, c'est-à-dire la cité sainte Jérusalem (Is 25, 6-7). Mais si la majorité du peuple d'Israël semble murée dans son endurcissement, l'échec n'est pas total. Et le peuple élu reste à tout jamais le peuple élu, car comme dit saint Paul "les dons et l'appel de Dieu sont irrévocables" (Rm 11, 29). Mais une fois de plus d'un mal, Dieu a fait surgir un bien. Paradoxalement, le refus provoquant les apôtres à se tourner vers d'autres a hâté l'entrée des païens dans le Royaume : "Grâce à leur faute, les païens ont accédé au salut" (Rm 11, 11).
    A la fin de cet Evangile, la porte étroite s'agrandit démesurément : "Il en viendra du levant et du couchant, du Nord et du Midi". C'est aussi le chant triomphal de l'Apocalypse, repris pour la fête de la Toussaint : "Je vis une foule immense que nul ne pouvait dénombrer..." (Ap 7, 9). Ceux-là ont vécu dans la charité. Ils se sont conduits, sans le savoir peut-être, comme des fils et filles de Dieu.
  • Une moniale de Boulaur

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